La société du faux et du falsifié

La fausseté de certaines composantes de la société moderne est évidente pour nombre d’entre nous. Que ce soit la nourriture chimique, un monde calibré et normé, des modes qui se démodent toujours plus vite, une hallucination collective pilule bleue qui idéalise les femmes au point de les déifier, des relations humaines vides et artificielles… Le propos n’est en rien nouveau, mais essayons d’y mettre de l’ordre.

Le monde comme “expérience client”

Notre expérience du monde n’est plus la conséquence de notre contact à la nature et au monde mais d’une somme “d’expériences client”. Et les réseaux sociaux ont renforcé cette tendance déjà mise en place par les entreprises. Chacune de ces expériences est pensée pour procurer un plaisir plus ou moins vif. La société dans son ensemble pousse à une plus grande satisfaction des individus dans chaque “expérience client”.

On ne connaît que les choses que l’on apprivoise, dit le renard. Les hommes n’ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n’existe point de marchands d’amis, les hommes n’ont plus d’amis.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince

La limite cependant de l’expérience client c’est quand l’individu lui-même se transforme en “expérience client”. Dans ce cadre, la réalité, ou l’authenticité n’a plus de valeur et le monde bascule dans le culte du faux, de l’hypocrisie et du mensonge. Tout est alors organisé, mis en scène, présenté sous un jour plus favorable que de raison. Pensez à votre collègue qui vous a longuement dit que ses vacances avaient été formidables. Il vous vendait ses vacances. Vous-même, lorsque vous séduisez des femmes, ne vous a-t-on pas suggéré mille fois d’exagérer vos exploits et de vous vendre ?

La falsification comme catharsis, puis catalyseur, de la misère ordinaire

Dans une scène du film American Beauty, Carolyn (jouée par Annette Bening) incarne à merveille ce double jeu de la femme qui se montre aimable et enjouée en public pour pleurer une fois à l’abris des regards. Son boulot n’est pas aussi enthousiasmant qu’elle voudrait le croire et elle se ment à elle-même en mentant aux autres sur ce point. Le mensonge chez Carolyn, est une catharsis permettant de gérer la médiocrité de sa réalité. Dans son ensemble, le film American Beauty est l’une des plus belles critiques cinématographiques de la fausseté de la société contemporaine.

Le problème de la catharsis par le mensonge, c’est qu’elle finit par canaliser les frustrations. Plus le monde autour de vous est faux et plus vous avez tendance à culpabiliser de ne pas atteindre cette perfection normative, quand bien même elle est fausse.

En plus de cette culpabilité, la falsification a un deuxième problème : elle est addictive. Faire trop souvent l’expérience d’un monde idéalisé c’est ne plus pouvoir apprécier le réel pour ce qu’il a à offrir. Acheter des tomates rondes, de couleur Pantone 3516C, de diamètre 60mm et de goût identique toute l’année finit par rendre les vraies tomates moins souhaitables en comparaison (elles ne poussent qu’en été, sont de taille et de couleur inégales et ont une beaucoup plus grande variabilité de goût…).

La fausseté de la femme moderne

Le rapport homme/femme est un aspect particulier de la fausseté ambiante. Fausseté qui a toujours été, mais que la compétition intra-sexuelle accrue a amplifié. La femme moderne est un être faux et falsificateur (ce que la revue philosophique Tiqqun relevait déjà dans la théorie de la Jeune-Fille).

Photo de Sharon McCutcheon – Unsplash

La première fausseté est physique : le maquillage, les crèmes, les épilations, les extensions capilaires, les choix vestimentaires, les talons compensés, les gaines, etc, etc… On pourrait continuer pratiquement à l’infini la liste des astuces qu’emploient les femmes pour masquer leurs défauts ou réhausser leurs atouts. Encore une fois, la chose n’est pas nouvelle, mais le progrès technique lui donne une ampleur sans précédent.

La seconde fausseté est comportementale. Tout chez la femme moderne sonne faux. Les goûts de la femme moderne ne sont même pas les siens, ce sont ceux que d’autres lui dictent. Ses loisirs sont inexistants ou réduits à une liste stéréotypée dont les sites de rencontre donnent un bon exemple (musique, voyages, travail, chiens, aventure…). Ses combats (le féminisme, principalement) et même ses désirs (épouser un millionaire féministe bodybuildé) sont faux. Ils servent principalement à signaler une forme de vertu.

En plus d’être fausse, la femme moderne est aussi falsificatrice. Elle travaille activement à se vendre pour ce qu’elle n’est pas. Les photos des sites de rencontre ou d’Instagram en attestent. La Jeune-Fille adore se mettre en scène et mettre en scène son rapport au monde.

Le rapport homme/femme

A l’évidence, l’homme n’est pas plus authentique que la femme. Et il l’est d’autant moins, qu’il rentre dans un jeu de séduction avec la femme. Déjà, parce que la séduction est un jeu de l’imagination, qui va de paire avec le mensonge (par omission, souvent). Ensuite parce que la femme étant hypergame, il rivalise avec d’autres hommes pour se présenter comme un partenaire désirable… Il a donc tendance à mentir sur sa personne pour acheter, par falsification, un peu d’attention féminine.

L’ironie de la chose pourtant c’est que dans le rapport homme/femme, chacun prétend chercher de l’authenticité. Et homme et femme finissent par falsifier de l’authentique à défaut de l’être réellement.

La fausseté du rapport homme/femme est probablement ce qui le rend si inintéressant à l’époque moderne. Parce que les aspirations et les modèles sont invariablement les mêmes, et que chaque femme est semblable à mille autres.

En conclusion, la société moderne voue un culte à la fausseté, qui passe par la falsification. Et malheureusement, vous ne changerez pas la société à vous tout seul. Essayez à défaut de fuir le faux comme la peste et cherchez l’authentique et le vrai autant que possible. Tant que ce n’est pas du faux authentique…

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