La volonté de voter

Je suis récemment tombé sur un article du Collectif Nemesis [1] rédigé par Solenn datant du 5 janvier 2021 faisant honneur à Marguerite de Witt, une femme dite “patriote et féministe”. Outre l’éloge de Witt, l’article met en valeur les positions féministes de la droite et anti-suffragistes de la gauche du début du siècle dernier. Il retrace une partie du parcours vers l’adoption du suffrage féminin en France. En tout cela, l’article est une bonne lecture. J’aimerais néanmoins revenir sur deux points que je trouve malheureusement impertinents et symptomatiques d’un problème que je croise souvent, y compris parmi les anti-féministes : L’idée selon laquelle les femmes, opposées aux hommes, voulaient dans leur extrême majorité voter ; le fait d’associer toute opposition au suffragisme à de la misogynie.

Preuves apportées

Le plus souvent, on présumera simplement que par esprit démocratique, les femmes voulaient voter. Cela nous paraît naturel, évident. Nous projetons notre amour actuel pour la démocratie sur les mœurs de l’époque. À l’époque, l’idée était plutôt : un foyer = un vote. Ainsi, son vote a davantage de poids. Le contexte du vote était lui aussi différent. Or, le suffrage n’est pas une évidence pour tout le monde, encore moins le suffrage universel. L’autrice prendra en témoin un sondage d’opinion adressé exclusivement aux femmes, désigné par abus de langage comme un référendum, datant du 26 mai 1914. Les résultats sont sans équivoques. Sur 506 086 votes, 505 972 sont favorables au vote féminin [2]. Alors, face à un tel consensus, que pourrait-on bien reprocher à ce sondage ainsi qu’aux interprétations qu’on en fait ?

Réponse critique

Représentativité

Premièrement, l’échantillon soulève la question de la représentativité. Il n’existait pas de méthode des quotas pour contrôler cet aspect de la démarche. L’opinion publique n’était pas scientifiquement étudiée comme elle l’est aujourd’hui (méthode qui demeure encore grandement lacunaire). On considérait par exemple, à tort, qu’un échantillon large impliquait un échantillon représentatif. C’est justement à cette époque que cette limitation fondamentale a été mise en valeur. En 1936, un sondage sur 2,3 millions d’individus donnait Alf Landon vainqueur d’une élection présidentielle [3], mais ce fut Roosevelt qui l’emporta et d’une grande marge [4]. L’événement a bousculé les pratiques de sondages qui considéraient alors que tout échantillon très important était suffisant. Sachant par ailleurs que les sondages ont un effet rétroactif en cela qu’ils influent sur le vote d’un individu en l’incitant tacitement au conformisme des résultats.

Fiabilité

Les résultats du sondage féministe du 26 avril 1914 devraient à eux-seuls suffire à indiquer d’un biais. Seulement 114 défavorables contre environ 506 000 bulletins favorables au droit de vote (99,98 %). On dirait le résultat d’une élection à la présidence d’un pays qui n’a de démocratique que l’intitulé… D’autant qu’il s’agissait d’un sondage « sauvage » sur lequel il n’y avait pas de contrôle d’identité, ni du scrutin. Aussi, la majorité des votes étaient exprimés par correspondance (seuls 16 000 votes déposés en bureaux à Paris), on est en droit de douter de l’authenticité des votes comptabilisés.

Même dans la démarche, il est clair que seules les femmes favorables au suffrage féminin auront connaissance du sondage et iront voter, contrairement aux opposantes et aux indifférentes. Tout au plus, en présumant du bon déroulement du scrutin et de l’authenticité de chacun des votes, ce résultat peut servir à défendre l’idée qu’un nombre significatif de femmes souhaitait voter. Ce n’était pas un référendum. On peut comprendre que face à l’impossibilité de mener un réel référendum, cette option eut été choisie par les suffragistes. Ce n’est absolument pas ce qui est critiqué ici. C’est au contraire une initiative tout à fait remarquable. Ce qui est remis en question n’est pas la démarche de l’époque, mais les interprétations actuelles erronées. Interpréter les résultats de ce sondage comme ceux d’un sondage actuel ou même d’un référendum, ce n’est pas sérieux.

Contextualisation

On considère qu’à l’époque, c’est par misogynie qu’on s’opposait au suffrage féminin. C’est en partie vrai, mais ce n’est qu’une description partielle. L’article sous-entend que toute justification de son opposition au suffrage féminin est en réalité une façon de dissimuler sa misogynie. Ce n’est ni plus ni moins qu’un procès d’intention. L’autrice aura-t-elle l’ingrate audace d’adresser ce même procès à Léon Richer ou Cécile Brunschvicg ? Cette dernière regrettait que les femmes se distanciaient du féminisme à cause de l’essence bourgeoise du féminisme. Léon Richer, considéré comme le père du féminisme par ni plus ni moins que Hubertine Auclert (excusez du peu) était littéralement défavorable au suffrage féminin. Non pas par misogynie, mais parce qu’il jugeait dangereux d’accorder le vote aux femmes en cela qu’elles voteraient à droite [5]. Ce point devrait vous montrer pourquoi une partie de la droite était favorable au suffrage féminin.

« Je crois qu’à l’heure actuelle, il serait dangereux – en France – de donner aux femmes le vote politique. Elles sont en grande majorité réactionnaires et cléricales. Si elles votaient aujourd’hui, la République ne durerait pas six mois. »

Léon Richer, Droit des Femmes, 20 mai 1888

Parlant d’Auclert et sachant qu’elle est tenue en haute estime par les membres du Collectif Nemesis, devrions-nous présumer de l’essence misandre de son combat féministe en raison des justifications misandres qu’elle invoquait ? Devrions-nous présumer que chacun de ses propos résultent de cette même misandrie et donc lui adresser un procès d’intention dès qu’elle défend ouvertement l’équité ? Elle citait sans souci Büchner ou Broca qui défendaient l’idée de la supériorité intellectuelle des femmes sur la base de la phrénologie, une pseudo-science passée de mode. Aujourd’hui on considère que la phrénologie était l’apanage des racistes et des sexistes, à tort.

Le Vote des femmes, Hubertine Auclert (1908)

Chez les féministes comme chez les anti-féministes, il y avait à la fois du sexisme et une volonté d’équité. Alfred Belfort Bax [7] tenait des propos similaires à ceux d’Auclert. Il justifiait l’infériorité intellectuelle des femmes sur la base de la science et en toute bonne foi (la science se trompait, mais son compte-rendu de la science n’est pas misogyne). Cependant, l’anti-suffragiste Britannique prônait aussi, et sans équivoque, l’équité qu’il décrivait comme une réciprocité.

L’un des principaux arguments suffragistes était la supériorité morale des femmes [8][9][10] qui allait, par exemple, aboutir à moins de guerres. Or, on sait aujourd’hui qu’historiquement, les femmes au pouvoir n’ont pas été plus pacifistes que les hommes [11]. C’est même le contraire. La position féministe était purement une présomption sexiste. Doit-on pour autant présumer du sexisme de chacune des positions et justifications féministes ? Non. Il en va de même pour toute position s’opposant au suffragisme féminin.

Conclusion

Rien n’indique que les femmes voulaient dans leur extrême majorité voter. Cet angle d’attaque pour défendre le suffragisme n’est pas seulement inexact, il est vain. Nul besoin de cela pour défendre cette position. Cela ne coute rien de l’abandonner et indiquerait au contraire une certaine rigueur.

Du côté féministe et anti-féministe, il y a toujours eu misandrie et misogynie, mais aucun de ces deux mouvements ne peut être réduit à cela. Si on a la présence d’esprit de ne pas résumer le féminisme à ses expressions sexistes, on se doit d’en faire autant pour l’anti-suffragisme (ou pour l’anti-féminisme).

Sources

[1] « Marguerite de Witt, patriote et féministe », Solenn, Collectif Nemesis (2021)
[2] « Le vote des femmes en France : le « référendum » du 26 avril 1914 », Alexandre SUMPF, L’histoire par l’image (2017)
[3] « Why the 1936 Literary Digest Poll Failed », Peverill Squire, The Public Opinion Quarterly 52(1) (1988)
[4] « Case Study I: The 1936 Literary Digest Poll », Dennis DeTurck
[5] Léon Richer, Droit des Femmes du 20 mai 1888
[6] « Le Vote des femmes », Hubertine Auclert (1908)
[7] « John Stuart Mill vs Alfred Belfort Bax », Osalnef (2020)
[8] « The Weaker Sex & the Better Half: The Idea of Women’s Moral Superiority in the American Feminist Movement », Emily Stoper & Roberta Ann Johnson, Polity 10(2) (1977)
[9] « The Domestication of Politics: Women and American Political Society, 1780-1920 », Paula Baker, The American Historical Review 89(3) (1984)
[10] « Flora Tristan and the Moral Superiority of Women », Susan K. Grogan, French Socialism and Sexual Difference (1992)
[11] « Queens », Oeindrila Dube & S. P. Harish, Journal of Political Economy 128(7) (2020)

5 Replies to “La volonté de voter”

  1. Toujours partisan de la vraie dialectique Osalnef, bravo ! Si tout le monde faisait l’effort d’analyser les faits et les données qu’on nous présente comme des preuves, certains mouvements politiques seraient démasqués pour leurs propos constamment fallacieux et manipulateurs au service de la division et de la haine de l’autre plutôt que de la vraie compréhension de l’autre et des enjeux de société….Le gens qui prennent leur temps d’expliquer et de démontrer la force et la vérité du raisonnement juste sont précieux !! Merci !

    1. ” Malgré son emploi jusque dans la première moitié du XXe siècle, le TLFi indique qu’auteur n’a pas de forme féminine. Le mot autrice a fait cependant son retour, à partir de 1996 comme féminin d’auteur dans le Petit Robert, 1996, sous une forme plus développée à partir du Petit Robert, 2003, ainsi que dans le Dictionnaire Hachette et L’Officiel du jeu Scrabble (ODS4) à partir de 2004. En 2019, l’Académie française juge qu’autrice est le féminin d’auteur « dont la formation est plus satisfaisante » et elle réhabilite le terme (souvent perçu à tort comme un néologisme), quarante ans après la recommandation de l’Office québécois de la langue française ” – https://fr.wiktionary.org/wiki/autrice

      C’est un terme français, et quand bien même c’eut été un néologisme, je le trouve plus pertinent que ” auteur ” employé au féminin. On dit ” actrice “, et non ” acteur ” pour un acteur de sexe féminin. Il doit en être de même pour autrice, il en va de la cohérence de notre langue et de sa richesse. Par ailleurs, je ne crois pas que votre lien fasse mention du terme ” autrice “, mais ” auteure ” uniquement.

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