Le biais gamma au sein des luttes sociales

Quand on étudie l’histoire, on distingue d’un côté la lutte pour les droits de l’Homme et celle pour les droits des femmes. On parle rarement de la lutte pour les droits de l’homme, ou alors de manière péjorative, en cela qu’elle excluait artificiellement les femmes. On regrettera par exemple que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen ne concerne pas les droits des femmes, en tant que citoyennes, mais aussi en tant qu’épouses. On distingue alors deux luttes : la lutte pour les droits humains, et la lutte pour les droits des femmes spécifiquement. Cette dernière nécessite une attention particulière. La femme est une catégorie à part au sein de l’humanité, contrairement à l’homme. Dans cet article, je vais défendre l’idée que nous avons tort de voir l’Histoire à travers ce prisme. Il a existé diverses luttes qui concernaient les hommes de manière presque exclusive, non pas par misogynie, mais bel et bien par nécessité.

La lutte contre les rôles traditionnels

Traditionnellement, c’est à l’homme qu’incombe la charge de subvenir aux besoins de la famille. Pourquoi ne pourrait-on pas parler de charge mentale ? Il s’agit d’un devoir imposé aux hommes, devoir qu’on ne retrouve pas chez les femmes (le devoir familial des femmes est différent, mais déjà critiqué et conscientisé comme étant spécifiquement misogyne). En Grande-Bretagne par exemple, les femmes ont été soumises à l’obligation de subvenir aux besoins de leurs enfants en acquérant le droit de propriété (Married Women’s Property Act 1882 sous l’impulsion du mari Pankhurst), mais outre ces devoirs envers leurs enfants, les épouses n’ont pas été soumises à un devoir de subvenir aux besoins de leur mari (pendant le mariage ou après un divorce).

La femme était privée de la liberté de travailler (ou plutôt d’être rémunérée), ça on le sait et ce serait misogynie. Mais force est d’admettre l’autre face de la même pièce : l’homme était contraint de travailler (d’être rémunéré). Depuis quand est-ce une liberté ? C’est une oppression et elle concernait – de l’aveu même des féministes et avec l’accord de l’opinion publique – principalement les hommes. Pour rester sur le cas de la Grande-Bretagne, on retrouve cette oppression dans le divorce qui était à la charge du mari même une fois que les femmes mariées ont obtenu le droit de propriété. Il en va de même pour les pensions (alimentaires et compensatoires) ou toute autre condamnation civile (il était totalement inimaginable qu’on condamne une femme à payer des dommages et intérêts à un homme qu’elle aurait lésé). Ce privilège traditionnel s’est exprimé par le Droit et s’est appliqué en Justice.

Ce privilège des épouses envers leur mari ne se limitaient pas aux maris. En effet, les femmes restaient non-imposables. Il n’était alors pas rare que leur mari se fasse complice en déclarant ne pas connaitre les revenus de leur épouse et ne déclarant alors pas les revenus de cette dernière. L’homme étant celui qui fait la déclaration, s’il était prouvé qu’il eu connaissance de ces revenus, il aurait été le seul condamné pour fraude. La femme gagne de l’argent de poche, doit seulement rendre des comptes à ses enfants, mais ni à son mari, ni à la société. Le mari, lui, est soumis à toutes ses obligations. Et le pire, c’est que le vote était censitaire à cette époque, mais vous entendrez encore des gens prétendre que c’était uniquement par misogynie que les femmes ne votaient pas, alors que la réalité était toute simple : que ce soit par le sang ou le sous, elles n’en payaient pas le prix.

Code du Travail

Cette oppression légale et formelle s’étend au Code du Travail lui-même. Il protégeait beaucoup moins l’homme qu’il ne protégeait la femme. J’en appelle comme témoins l’article 11 de la Convention Internationale contre le Travail Forcé de 1930, qui pouvait soumettre uniquement les hommes à l’esclavage, ou pour la France à titre d’exemple une loi de novembre 1892 :

« Article 13. Les femmes, filles et enfants ne peuvent être employés dans les établissements insalubres ou dangereux, où l’ouvrier est exposé à des manipulations ou des émanations préjudiciables à sa santé […]. »

Loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants, des filles et des femmes dans les établissements industriels, Section V. Hygiène et sécurité des travailleurs

La réaction féministe sera de cracher dans la soupe et de voir en ce genre de privilège féminin une forme indirecte d’oppression. Là encore, rien de bien différent des féministes actuels.

« L’interdiction du travail de nuit pour les femmes, par la loi de 1892, est une mesure de protection largement controversée. Au congrès de 1889, Maria Deraismes avait mis en garde ses compagnes contre cette forme particulière de bienveillance : « Ce genre de protection ressemble plutôt à une restriction qu’à un avantage concédé. Nous savons, du reste, par expérience, que protection et liberté sont deux termes qui réciproquement s’excluent. » »

Histoire du féminisme, Riot-Sarcey (2015)

NDLR : À noter que de la réelle misogynie pouvait alimenter en partie ces privilèges. Dans les mines de Bolivie par exemple, c’est aussi (et en premier lieu) la superstition misogyne qui tenait les femmes à l’écart des mines de fond, avant la bienveillance des hommes à leur égard. Hommes et femmes étaient favorables à ce fonctionnement qui n’était pas légalement acté.

Biais gamma

Quand les hommes sont opprimés, l’importance de leur genre dans cet état d’oppression sera nié ou minimisé. C’est en tant que prolétaire, et non en tant qu’homme prolétaire, qu’il est opprimé. Pourtant, la femme prolétaire est soumise à moins de risques pour sa santé, voire sa vie. L’oppression de classe peut s’exprimer en exclusivité ou en majorité sur les hommes. Mais voyez-vous, quand les femmes sont clairement privilégiées, eh bien non, ce n’est pas un privilège. C’est même pire ! C’est une oppression. Voici en quoi consiste le biais gamma et comment il s’est exprimé dans l’Histoire, mais aussi comment il s’exprime encore dans notre vision du passé.

BonNuisible
Mode ActifFEMME homme (1)HOMME femme (4)
Mode PassifHOMME femme (2)FEMME homme (3)
Traduction de la matrice représentant le biais gamma, telle que présentée dans Seager & Barry (2019) et abordée dans un précédant article.

Limitations

L’oppression capitaliste ne concerne pas uniquement les hommes. Premièrement parce que les femmes subissent l’oppression à laquelle leur mari est lui-même soumis. Cependant, difficile d’y voir une oppression misogyne. En revanche, on peut aborder le cas du travail domestique et son absence de rémunération. Elle ne fait aucun sens dans un contexte capitaliste, féodal ou sauvage, mais elle est critiquable via un prisme anticapitaliste. L’idée d’une oppression capitaliste misogyne peut ainsi se défendre. En outre, les tâches des femmes qui étaient rémunérées l’étaient de façon moindre que celles effectuées par des hommes jusque dans les années 1940.

Au final, cette limitation n’en est pas réellement une, mais elle me permet de rappeler qu’il ne s’agit jamais de nier l’oppression des femmes ni l’oppression spécifiquement féminine, mais plutôt de montrer que cette oppression des femmes n’est pas exclusive. Les hommes aussi subissaient des oppressions spécifiques et le féminisme socialiste aurait dû simplement s’intégrer au socialisme plutôt que de “gynocentrer” son combat (tout comme le socialisme n’aurait pas dû exclure les femmes en certains aspects). On pourrait même arguer que l’incapacité des militants de l’époque à conscientiser la nature genrée de l’oppression masculine, ainsi que la pérennité de cette incapacité jusqu’à nos jours témoigne d’autant plus de l’oppression touchant les hommes. Elle est si profonde, si ancrée en nous, elle nous paraît si naturelle, normale qu’on ne parvienne pas à la reconnaître, tout comme celle des femmes a pu l’être elle aussi.

Conclusion

En somme, il existait des luttes spécifiquement ou majoritairement féminines, et d’autres qui étaient spécifiquement ou majoritairement masculines. Dans le premier cas, l’aspect genré est mis en valeur, dans le deuxième, il est ignoré par l’Histoire et n’est pas conscientisé par les acteurs de ces luttes sociales. En fait, même quand une lutte n’était pas féministe car elle précédait le féminisme, on en est à parler de “proto-féminisme”.

Ainsi, on continue d’occulter le fait que “les pertes humaines” ou “les pertes civiles” en cas de conflits sont majoritairement masculines. On continue de porter un combat international pour ramener au village 300 africaines, tout en ayant ignoré les exécutions barbares par le même groupe terroriste de 10 000 concitoyens masculins de ces africaines. On continue de tolérer avec complaisance hypocrite les mutilations génitales masculines. On ignore les hommes atteints d’une oppression dès qu’ils sont minoritaires ou perçus comme tels, mais on se garde bien de le faire dans le cas où ce sont des femmes qui le seraient. Etc.

One Reply to “Le biais gamma au sein des luttes sociales”

  1. Un commentaire qui m’avais marqué sur youtube, fait rire mais en même temps pertinent, est celui du concept de la charge physique^^
    Superbe article !

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