Un féminisme de droite peut-il exister ?

Sous la lecture audio d’un article répondant au Collectif Némésis à propos du suffrage féminin, un commentaire riait à l’idée d’un féminisme de droite. Il semblerait que c’est une idée largement admise, autant chez les féministes que les anti-féministes que les indifférents. Un féminisme de droite ne fait pas beaucoup de sens a priori. Je vais essayer de défendre l’idée opposée dans cet article. Si j’écris cet article légitimant le féminisme de droite, ce n’est pas pour défendre ce féminisme, vous vous en doutez. Qu’il disparaisse avec tous les autres féminismes… Je le fais parce que j’ai observé (chez les autres, mais aussi moi-même), un tel dédain à propos de ce féminisme que je me dispensais de le comprendre et donc de le critiquer avec pertinence. Je me contentais de remarquer qu’un féminisme libertarien ne pouvait exister pour me convaincre que j’avais réfuté la cohérence et la pertinence de tout féminisme de droite, à tort. Ne tombons pas dans le même simplisme et la même ignorance qui traverse le féminisme depuis ses débuts et soyons plus subtils dans notre compréhension de ce mouvement et ses variantes.

Stiletto.com : Lydia Guirous : Il y a un féminisme de droite, plus pragmatique

Théoriquement

On présume le féminisme de gauche. Il est plein de bons sentiments, altruiste, humaniste, progressiste, etc. Si vous suivez mes publications, j’espère que vous admettrez que cette vision est – au moins en partie – erronée. Concernant l’égalité, là encore ce ne sont que des présomptions bien trop gentillettes. Je vous renvoie à la citation de Fourier que j’avais déjà partagée. Le féminisme ne se limite pas à la vision édulcorée qu’on en a, tout comme la droite n’est pas synonyme de cruauté aveugle et oppressive.

« […] Je suis fondé à dire que la femme, en état de liberté, surpassera l’homme dans toutes les fonctions de l’esprit ou du corps qui ne sont pas l’attribut de la force physique. »

Fourier

On peut néanmoins parler de féminisme de droite dans 3 cas de figure :

  • Quand le contexte incite une partie de la droite à se revendiquer féministe.
  • Le féminisme bourgeois
  • Le féminisme libertarien

Droite féministe contextuelle

Le premier point concerne, le plus souvent, une récupération de l’image féministe par la droite. En fait, on pourrait dire que ce féminisme n’en est pas vraiment un, et que c’est plutôt de l’opportunisme populiste. Je me permets donc de ne pas trop développer ce premier point. C’est certainement le « féminisme de droite » le plus simple à appréhender et le premier auquel on pense tous. Peu de gens y accordent du crédit et je ne connais aucun théoricien de ce féminisme. On parle plutôt d’« alter-féminisme » (e.g. Les Antigones, E. Bastié, etc.), c’est-à-dire une critique du féminisme par des femmes conservatrices. On associe parfois cette critique à du féminisme pour la seule et mauvaise raison qu’elle est formulée par des femmes.

En revanche, ce féminisme est davantage jugé avec considération s’il est d’extrême droite. Bien que le Collectif Nemesis est accusé de simplement récupérer la cause féministe pour défendre des idéaux d’extrême droite, force est d’admettre la nature féministe totalement fondée de ce collectif. Outre les féministes socialistes/marxistes ou autres intersectionnels, peu de gens iront nier ce féminisme. L’immigration extra-européenne apporte du patriarcat, qui s’exprime par le harcèlement de rue, les agressions sexuelles ou encore les ” féminicides “, alors il faut le combattre avec gynocentrisme et en non-mixité. C’est du féminisme, quand bien-même il est contextuel et de droite.

En Allemagne, le mouvement féministe « völkish » était clairement d’extrême droite et conservateur. En grande-Bretagne, une poignée de suffragettes se sont aussi tournées vers l’extrême droite. Mary Allen, Norah Elam ou encore Mary Richardson participeront notamment au British Union of Fascists. Marry Allen est d’ailleurs un sacré numéro. Nazies, fascistes ou anti-communistes, l’histoire nous présente un nombre réduit de féministes d’extrême-droite, certes, mais dont on ne peut nier l’existence ni la pertinence.

Féminisme conservateur

Ce féminisme est certainement celui qui correspond le mieux à une définition théorique pertinente du féminisme de droite, et ce malgré son évidente ambivalence. En effet, malgré son conservatisme, il aspire à réformer pour améliorer la condition des femmes (donc n’est pas conservateur). Rassurez-vous, nulle contradiction ici. Il ne faut simplement pas résumer la distinction droite/gauche à une opposition conservateur/révolutionnaire. Il s’agit d’un féminisme parfaitement résumé par Myriam Boussahba-Bravard.

« […] l’égalité entre hommes et femmes, mais peut-être pas à l’égalité entre femmes. »

Les suffragettes de l’époque édouardienne et l’idéologie d’extrême droite dans l’entre-deux-guerres, Myriam Boussahba-Bravard (2012)

Cette distinction fait partie des raisons ayant poussé Sylvia Pankhurst à quitter le WSPU (les suffragettes). Le féminisme de gauche est intersectionnel, pas le féminisme de droite. Ce dernier est parfois désigné ” féminisme blanc “. À l’exception de Sylvia, les femmes Pankhurst étaient des féministes libérales, généralement favorables au suffrage censitaire féminin plutôt qu’au suffrage universel. Elles étaient favorables à la participation des femmes aux rouages capitalistes, plutôt qu’à la libération des femmes du capitalisme. Ce n’était pas juste une récupération du féminisme par la droite, mais un féminisme qui s’inscrivait parfaitement dans la droite économique et un idéal conservateur.

Féminisme libertarien

Et c’est certainement ce dernier féminisme qui pose le plus problème pour la démographie qui consultera cet article. Le féminisme nécessite une coercition légale pour perdurer. Il a besoin de la mise en commun des richesses, puis une redistribution. Le féminisme n’est pas auto-suffisant. Je suis d’accord sur tous ces points, néanmoins, je considère que cette argumentation ne réfute pas l’existence et la cohérence d’un féminisme de droite.

Premièrement sur le plan politique. Ce n’est là encore pas un bon prisme. Nul système est auto-suffisant, il nécessite forcément l’exploitation d’un autre. La gauche va théoriquement exploiter le travail d’une partie du peuple pour le redistribuer à une autre partie du peuple (qui peut se superposer à celle exploitée). La droite va exploiter les prolétaires pour s’accaparer des richesses. Les deux exploitent et oppriment, les méthodes et idéaux sont différents, mais aucun n’est auto-suffisant et n’existe sans la redistribution de richesse. Cette redistribution est juste légitimée par différentes raisons, puisqu’elle concerne différentes personnes (classes sociales même).

Ce qui nous amène au deuxième point : il ne faut pas confondre libertaire et libertarien (ou minarchiste). Quoiqu’on pense du communisme libertaire (peu de bien en ce qui me concerne), il existe et à (jamais très longtemps) été mis en application. La viabilité de ce système ne doit pas entrer en compte dans le débat qui nous réunis ici puisque la droite ne se limite pas au libertarianisme. Le féminisme libertarien n’existe pas, tout simplement, mais la droite ne se limite pas au culte absolu de la liberté individuelle. Donc même si son équivalent de gauche (féminisme lié au communisme libertaire) a une existence historique notable et persiste largement encore aujourd’hui, cela ne réfute pas l’existence ni la pertinence des autres féminismes de droite. On peut simplement observer que le féminisme tend à être de gauche, pas qu’il est forcément et fondamentalement de gauche.

Conclusion

De prime abord, un féminisme de droite ça ne fait aucun sens puisque le féminisme nait d’un complexe d’infériorité des femmes (ou de la misogynie mal assumée de certains hommes qu’ils déguisent en sexisme bienveillant). Cette vision d’infériorité des femmes doit être comblée par des compensations politiques, sociales, sociétales, etc. Parfois cette vision est accompagnée d’une négation des différences, mais pas forcément. Le féminisme de droite ne contrevient pas à ces fondements du féminisme.

La droite ne se limite pas à l’individualisme, elle ne doit pas être confondue avec le libertarianisme. Ce n’est pas parce que le féminisme nécessite des lois, et donc une intervention de l’état, qu’il n’est pas de droite. Le féminisme est forcément coercitif puisqu’il ne peut exister sans opprimer, ça ne l’empêche pas de pouvoir être de droite. Quand le féminisme est conservateur (au-delà de la situation des femmes bourgeoises bien évidemment), c’est un féminisme factuellement de droite. Quand le féminisme défend uniquement la femme bourgeoise, c’est un féminisme de droite.


En outre, la définition du féminisme qui me parait la plus pertinente mais aussi l’ensemble des définitions les plus populaires n’empêchent absolument pas un féminisme de droite. Seuls certains sous-mouvements féministes comme le féminisme intersectionnel ou socialiste ne peuvent être de droite pour des raisons évidentes, mais le féminisme ne se limite pas à ces sous-mouvements. Une définition du féminisme de droite pourrait donc être :

  • Nous vivons dans un patriarcat.
  • Il opprime davantage/exclusivement les femmes.
  • Il faut le combattre en aidant davantage/exclusivement les femmes.
  • Il ne faut pas étendre ce combat aux différences entre les femmes.

Cette définition correspond aussi au féminisme d’extrême droite à ceci près que le patriarcat combattu ne serait pas déjà présent, autochtone, mais serait une menace qui approche de l’étranger (pour les suffragettes, c’était l’Allemagne par exemple).


Il y a donc 3 féminismes de droite. Le féminisme qui est récupéré par la droite par pur opportunisme et pour lequel on peut remettre en question l’essence féministe (aucun mouvement connu, simplement une adhésion en surface au féminisme de certains droitards). Le féminisme qui s’inscrit dans les positions de droite, mais qui l’étend aux femmes (féminisme bourgeois). Le féminisme qui repose sur les mêmes mécanismes fondamentaux que la droite (féminisme libertarien). Ce dernier n’existe tout simplement pas, c’est un homme de paille que nous créons pour rejeter l’idée d’un féminisme de droite, en dépit du féminisme conservateur tout à fait légitime.

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