Socio-Constructivisme, Obscurantisme, preuve par la répétition.

En Juin de cette année était publiée une étude qui, dès l’intitulé, nous somme de « balancer » l’idée de dimorphisme sexuel cérébral. Cette étude, menée par Lise Eliott que Mos Majorum avait déjà présentée, fait partie du même courant que Daphna Joël et Denise Hines, dont j’avais abordé les positions en article et dans une vidéo de 2020. Cette étude est une synthèse de trois décennies de recherche sur le dimorphisme sexuel cérébral et conclue que les différences sont minimes, peu nombreuses et qu’on observe au final un monomorphisme, et non un dimorphisme.

Les volumes cérébraux

C’est le plus gros point ici. Il s’agit de remarquer (à raison) que quand on contrôle les tailles des cerveaux, la majorité des différences s’amenuisent, voire disparaissent pour certaines. Cependant, personne ne niera que ces différences sont réelles. Si les différences de taille sont le meilleur proxy pour étudier ces différences, et que ces différences de tailles sont le fruit du dimorphisme sexuel, alors le problème reste le même, il est juste artificiellement complexifié. En outre, nous avions déjà réfuté la pertinence d’une telle approche au travers d’une métaphore faisant appel à la paléo-anthropologie :

Pour appuyer cette idée, l’étude va par ailleurs en citer une autre (Marwha, Halari & Eliot, 2017). Cette dernière, dirigée par la même autrice, part de l’idée répandue selon laquelle l’amygdale des hommes est proportionnellement plus grande chez les hommes, et conclu à l’invalidité de cette idée. De cette invalidité, elle en conclu à l’absence de dimorphisme. Or, le dimorphisme est, dans l’absolu, parfaitement robuste : l’amygdale masculine est plus grande que celle des femmes. Il y a dimorphisme et le fait qu’il serait le fruit du volume cérébral n’y change rien : c’est un dimorphisme sexuel. Cette approche n’est pas seulement injustifiée, elle est aussi illogique car circulaire. Ce serait comme nier la différence de tailles entre deux auriculaires, et ce, en contrôlant la taille totale de la main. Autre exemple, si on étudie le volume total intracrânien (plutôt que le volume cérébral), alors ce serait comme contester la différence de taille entre deux paires de pieds, prétextant que si on contrôle les tailles de chaussures, ces différences disparaissent. Si le cerveau masculin est plus volumineux (ou l’espace intracrânien), c’est peut-être parce que dans l’ensemble, les régions cérébrales masculines sont plus volumineuses.

L’autre approche est simplement de comparer avec d’autres animaux (e.g. des rongeurs) et remarquer que les différences sont bien moindres. Oui, apparemment c’est un argument. On observe des différences beaucoup plus larges ailleurs dans le règne animal, donc les différences qu’on observe au sein de notre espèce sont négligeables. On pourrait m’accuser de faire un homme de paille puisque ce n’est pas explicitement formulé ainsi, mais, si ce n’est pas l’argument implicitement formulé par cette approche, quelle est la pertinence d’une telle approche ?

Réponse des autrices

La réponse apportée à tout ceci est que les différences f/h au niveau des cerveaux sont plus faibles que les différences de tailles des poumons par exemple. Or on ne parle communément pas de dimorphisme au niveau des poumons, ou de leur fonctionnement. Aussi, en neurosciences, il est préférable d’étudier les différences de structures par exemple plutôt que de volume total parce qu’elles pourraient expliquer les différences de comportement. C’est notamment le cas chez certains animaux. Cependant, les différences de tailles des poumons induisent bel et bien un dimorphisme notable (e.g. en performances sportives, qui sont indéniables). Il peut nous paraitre incongru de parler de dimorphisme au niveau des poumons, mais il existe et permet d’expliquer des différences que l’on observe à l’œil nu. Il en va de même pour le foie par exemple, qui permet, entre autres, à l’homme une bien meilleure gestion de l’alcool. Le dimorphisme anatomique est clair, même s’il nous parait saugrenu de parler de dimorphisme, et les conséquences de ce dimorphisme sont tout à fait tangibles. Il n’est nul besoin d’attendre un dimorphisme profond, structurel ou fonctionnel. Un simple dimorphisme sur le plan anatomique suffit.

Une autre réponse relève de la sémantique. Le terme ” dimorphisme ” serait trop fort et induirait en erreur. Il faudrait plutôt parler de différences (quand bien même l’étude nie ces différences). Pourquoi pas. Néanmoins, ce détail sémantique ne change rien à l’existence des différences et leur importance indéniable.

Il s’agira par ailleurs de mettre sous le tapis les différences robustes. L’étude cite copieusement Ritchie, et al. (2018). C’est une étude de référence. Celle-ci rejoint Eliott sur plusieurs points, notamment que contrôler certains paramètres fait disparaitre les différences ou bien les amenuise grandement. En revanche, les différences ne disparaissent pas totalement. Eliott ne le nie pas, elle le signale même, mais ne le prend pas en compte. Ainsi, elle notera que l’étude ne trouve aucune différence pour 65% des régions du cortex. Or, quid des régions plus grandes chez les hommes (20% d’entre elles) et celles plus grandes chez les femmes (15%) ? Ces différences ont passé toutes les corrections exigées par l’autrice, elles sont fiables et recouvrent un tiers du cortex cérébral. Comment est-ce possible de faire comme si de rien n’était ? Pour ce faire, outre l’univariate fallacy, l’argumentaire soulèvera l’inconsistance des résultats de la recherche.

Inconsistance des différences

Les études trouvent des différences, mais ces différences ne sont pas les mêmes d’une étude à l’autre. Il se pourrait donc que les différences observées ne soient que le fruit du hasard, du manque de précision des mesures ou bien des échantillonnages non-homogènes et non-représentatifs. Cette inconsistance est en grande partie explicable par le fait que les méthodes d’observations sont différentes. Si on étudie deux objets avec un micro d’un côté et avec une caméra de l’autre, les différences seront inconsistantes et c’est tout à fait normal. Cette inconsistance n’implique en rien que les différences observées n’existent pas réellement et encore moins que les deux objets sont en réalité identiques. Néanmoins, cette inconsistance persiste en contrôlant ce point. Intéressant. L’étude explique l’origine de cette différence. Elle est due aux différences inter-échantillon, tout simplement. D’ordinaire, la conclusion logique serait de dire que les échantillons sont biaisés.

These findings challenge the notion that there exists a discrete set of variables that capture core differences between male and female brains across the human species. Indeed, a recent comparison of s/g differences in Chinese vs. American samples found almost no overlap in brain regions that discriminate males from females based on sulcal depth, cortical thickness and myelin content (Yang et al., 2020a). In other words, s/g discriminatory features are highly population-specific, probably reflecting a combination of local genetic and environmental influences.

L’étude le précise : cette inconsistance est probablement due à de légères variations génétiques et environnementales entre ces échantillons. L’environnement influe sur le cerveau, c’est indéniable, or, les environnements diffèrent, donc l’influence aussi. Si on est capable de prédire le sexe associé à un cerveau pour peu qu’on n’applique pas un algorithme basé sur un échantillon à un autre échantillon très différent, alors la conclusion n’est pas ” il n’existe pas de différences universelles donc il n’existe pas de dimorphisme inhérent à l’espèce “, mais ” le dimorphisme est présent partout, mais l’environnement induit que ce dimorphisme s’exprime différemment “.

Pour expliquer autrement, prenez un homme et une femme aux cerveaux identiques et mettez-les dans un environnement. L’environnement va appliquer sur eux une certaine pression et le cerveau masculin évoluera différemment du cerveau féminin. Maintenant prenez un autre groupe analogue et mettez-le dans un autre environnement. Là encore, le cerveau masculin évoluera différemment du cerveau féminin, mais à d’autres endroits puisque l’environnement a exercé une pression ailleurs. Dans les deux environnements, les cerveaux ont réagi différemment. Il est là le dimorphisme. Ce point n’est absolument pas abordé par l’étude…

Autre exemple, prenons les différences de taille. La taille moyenne des femmes françaises est 1m63, pour les hommes c’est 1m75. La différence est niée par personne, ni son origine biologique (exit le patriarcat du steak). Or, si on calibre un algorithme de prédiction du sexe en fonction de la taille en se basant sur un échantillon français, mais qu’on l’applique à un échantillon chinois (F=158cm ; M=167cm), l’algorithme trouvera des résultats conflictuels. Seules les petites femmes chinoises et les grands hommes français seraient bien prédits. Une femme française pourrait en revanche être considérée comme un homme chinois et réciproquement. La force prédictive descendrait probablement en dessous des 50%, soit un moins bon résultat que le hasard… L’idée défendue selon l’approche socio-constructiviste serait que cette précision non-satisfaisante permet de réfuter le dimorphisme universel concernant les tailles des hommes et des femmes. Or, ce n’est absolument pas le cas.

Biais de publication

C’est en effet un possible problème dont on ne connaît pas l’ampleur en l’absence de méta-analyse. Dommage que les auteurs se soient contentés de mentionner cet effet sans le mesurer. À titre personnel, je présume que ce problème est présent, mais je ne serai pas surpris qu’il concerne aussi la non-publication de résultats significatifs. Quoi qu’il en soit, il me paraît assez présomptueux de rejeter les résultats de la recherche sur ce qui n’est qu’une présomption, car même si biais de publication il y a, il faut savoir qu’elle est son ampleur.

Conclusion

Les cerveaux des femmes et des hommes sont bel et bien différents. Les différences cérébrales ne se limitent pas à la taille. Même en contrôlant ce point et en se concentrant sur les méthodes les plus fiables et précises selon les autrices elles-mêmes, 35% du cortex est dimorphique (dont presque la moitié qui est plus grande chez les femmes). Et quand bien même, les différences de taille ont un impact sur les diverses composantes du cerveau, comme le ratio de matière blanche par rapport à la matière grise. Ces différences ne sont pas sans conséquences, donc nier le dimorphisme en contrôlant les différences de taille, ce n’est pas justifié.

Il est décidément de plus en plus difficile d’accorder du crédit à ces recherches, mais aussi par extension, aux journaux qui les publient. Au-delà des critiques mentionnées, on y retrouve des erreurs formelles assez surprenantes (” Ultimately, the goal of research on s/g brain difference is not to predict whether individuals are male or male (there are much easier ways to do this), but to understand the neural basis of behavioral differences between males and females “, pour ne citer que la plus grosse). Non pas que des erreurs formelles invalident un propos – et je ne serais alors vraiment pas le mieux placé pour reprocher ce genre de coquilles – , mais pour un journal scientifique sérieux avec comité de révision ayant étudié un article écrit par quatre personnes, disons que ça renvoie l’image d’un manque de sérieux et de rigueur.

Tout au plus, cette étude soulève l’importance d’être plus rigoureux dans ce domaine de la recherche, remarque qu’on adresse très régulièrement dans presque tous les domaines de la recherche tellement les revues, méta-analyses et études parapluies révèlent une très grande hétérogénéité des résultats. Cette rigueur exigée doit se faire via des méthodologies plus fiables, des mesures plus précises et un meilleur contrôle des biais de la recherche. Néanmoins, sur l’objet du débat en lui-même, outre la remarque sémantique, la pertinence est aux abonnés absents. Ceci dit, le travail de recherche et d’analyse demeure conséquent et cette étude reste marquante pour ce domaine de recherche.

4 Replies to “Socio-Constructivisme, Obscurantisme, preuve par la répétition.”

  1. Le terme “autrice” est un barbarisme issu des mouvements féministes que vous dénoncez. Il refuse au français le genre neutre et sous-entend par là qu’il y a deux littératures différentes qu’il serait vain de comparer : celle des auteurs masculins et celle des auteurs féminins. Comme un ethno-différentialisme à l’échelle du genre.

    1. En français, les métiers finissant par -teur sont féminisés par -trice. On dit “institutrice” ou encore “actrice” (qui a le même radical que “autrice”).

      1. Sauf que le terme “autrice” n’avait aucun usage dans la langue française jusqu’à ce qu’il soit introduit de force par les militantes féministes. Il paraît bizarre à l’oreille, et sa terminaison occupe la moitié du mot, contrairement à d’autres mots dont la terminaison en “-trice” ou en d’autres suffixes féminins ne transforme pas le mot de manière trop importante. Cet usage repose sur l’idée fausse selon laquelle un terme masculin (par ex “un mannequin”) ne pourrait pas désigner une femme, ce qui devrait impliquer logiquement une masculinisation des mots féminins désignant des activités ou des professions principalement exercées par des hommes (par ex “un sentinel” ou lieu d’une sentinelle) ! La féminisation forcée de la société commence d’abord par cet usage abusif des mots, ce dont vous devriez avoir conscience, étant donné la ligne éditoriale de votre site ! Je vous invite à lire sur ce sujet ce très bon article de l’auteur (une femme) du site Eromakia.fr : https://eromakia.fr/index.php/2021/06/06/insulte-supreme-wordpress-ma-traitee-dautrice/

      2. Il ne me choque pas à l’oreille, j’estime qu’il enrichi la langue en lui apportant une précision tout à fait bienvenue. Son origine ne change rien à sa pertinence. Je vais consulter son article, merci de la suggestion.

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