Il faut arrêter avec ce graphique

Au détour de vos pérégrinations sur twitter, des forums féministes, ou peut-être faites-vous simplement parti des 900 000 personnes ayant visionné cette vidéo de Max Bird, vous êtes probablement tombés sur ce graphique. Ce graphique provient du Enliven Project. Il a déjà été débunké plusieurs fois, notamment par le Washinton Post dans la presse écrite ou Josh O’Brien sur youtube, mais il continue d’être diffusé et pris au sérieux.

Or, de l’aveu même de Sarah Beaulieu (la femme à l’origine du graphique trompeur), ce dernier est invalide. Elle justifie néanmoins de poursuivre la diffusion du graphique au nom de la bonne cause des victimes de viol et que le mal est déjà fait concernant ce graphique. Tout au plus, en 2020, elle est revenue sur cette affaire expliquant qu’elle n’était pas scientifique et qu’elle avait fait ce graphique avec de bonnes intentions et sans trop de rigueur. Elle ne s’attendait pas à un tel succès et concède toutefois le réel problème que constitue les fausses accusations… pour les hommes non-blancs. Voilà.

«The original one is already the one that has gone viral and is the one that’s continuing to be circulated. I think what I did do was make sure that the link back to the site that’s on the graphic links to the full explanation that acknowledges the distinction. . […] The intention of the graphic was to create a way to capture people’s attention so that there can be dialogue about it. »

The truth about a viral graphic on rape statistics, Michelle Ye Hee Lee, Washinton Post (2014)

Les manipulations

Biais de cadrage

Première manipulation, mettre le nombre de fausses accusations dans l’ensemble des viols estimés. Or, la façon dont le cas « fausse accusation » est déterminé renvoie à une condamnation en Justice. On exclut les cas de plaintes pour fausses accusation qui ne sont pas concluantes ainsi que les cas non déclarés, mais on ne le fait pas pour le cas des victimes de viols.

Concernant l’estimation du nombre total de fausses accusations, il faudrait pour cela établir un sondage comme on le fait pour estimer le nombre de victime de viol. Or, tel sondage n’existe pas et il déclencherait l’ire féministe à coup sûr. La majorité des fausses accusations ne sont pas déclarées, que ce soit par l’accusateur menteur ou la victime calomniée. Il s’agit d’accusations informelles, mais dont les conséquences sont réelles. On a donc d’un côté des sondages déclaratifs (pour les victimes de viol), et de l’autre les chiffres de la Justice pour les fausses accusations. La comparaison n’est pas recevable.

L’estimation de fausses accusations

On observe aussi que l’estimation de fausses accusations choisie pour établir ce graphique est de 2%. Or, comme Rektorat l’avait déjà expliqué, ce chiffre est irrecevable. L’estimation est délicate, mais 2% est l’estimation basse. Selon Beaulieu elle-même, l’estimation est plutôt entre 2 et 8% (disons par simplicité non-rigoureuse : 6%).

Très rapidement, on se retrouve devant une toute autre image. Sur 100 accusations, 12% aboutissent à une condamnation, 6 concernent une fausse accusation. Le reste n’est pas déterminé. Rien ne permet de présumer que la totalité des cas indéterminés sont des cas correspondant à un viol. Il s’agirait d’un raisonnement circulaire puisqu’on présumerait de la faible proportion de fausses accusations en se basant sur l’ensemble des cas apportés à la justice, y compris les cas indéterminés. Il pourrait aussi s’agir d’une vision basée sur des données partielles, en l’occurrence prendre uniquement en compte le fait que la majorité des victimes ne portent pas plainte, mais en mettant de côté le fait que c’est aussi le cas de la majorité des fausses accusations, qui sont le plus souvent des accusations publiques ou privées sans poursuites. C’est là tout le problème soulevé par l’asbence d’estimation du nombre de victimes de fausses accusations… Sans sondage déclaratif comparables aux sondages de victimation, on ne peut présumer de la répartition des fausses accusations parmi les accusations enregistrées.

Les incompréhensions

Au delà de tous ces problèmes qui ne peuvent que difficilement être considérés comme étant honnêtes, il y a cependant des incompréhensions probablement sincères de la part des féministes – ou même du grand public – concernant le sujet des fausses accusations.

Estimation du nombre de violeurs

Il confond le nombre de viols et le nombre de violeurs. Le nombre de violeurs estimé correspond en réalité au nombre de victimes de viol estimée lors des sondages féministes. Or, le nombre de victimes de viol ne correspond pas au nombre de violeur. Une personne peut être violée par plusieurs personnes (viol en réunion), mais une seule personne peut violer plusieurs personnes (récidive). Ces deux échantillons ne sont pas interchangeables en terme de nombre.

Il en va de même pour les fausses accusations. Les personnes faussement accusées sont des victimes, or, le graphique original les inclus au sein des violeurs. Ce n’est pas seulement indécent, c’est inexact.

Ce n’est pas un problème anecdotique

Premièrement, c’est un réel problème, à la fois quantitativement que qualitativement. Si les féminicides concernant une centaine de femmes par an est un problème sociétal malgré le faible nombre de concernées, alors le faible nombre présumé d’accusation ne doit pas être le justificatif de l’occultation de ce problème. Une injustice est une injustice.

Qualitativement parlant, les fausses accusations peuvent aussi conduire à la mort par suicide – voire meurtre dans certains cas. Sans aller jusque là, ils causent une réelle détresse psychologique, du harcèlement et des agressions physiques.

Ça n’occulte pas les réels cas de viol

Il s’agit de deux sujets liés, mais différents. Quand on accuse une personne de meurtre, l’accusé risque de prétendre à une fausse accusation en retour. Que de réels coupables de meurtres optent pour cette défense ne peut suffire à justifier qu’on exclue la possibilité que quiconque puisse être accusé à tort. Parler des fausses accusations de meurtre ne discrédite en rien les accusations de meurtre tout à fait recevables.

Fausse accusation et mensonge

Une fausse accusation n’est pas forcément de la malveillance. Le thème des fausses accusations concerne aussi les accusations sincères, mais qui ne sont pas clairvoyantes. Il y a des cas d’hommes condamnés parce que la victime avait reconnu leur tatouage par exemple. La victime est réellement une victime. Elle ne ment pas. Mais la victime s’est trompée et la Justice condamne un innocent. Je vous renvoie cette histoire d’un homme ayant une larme tatouée sur le coin de l’œil et qui a été identifié via ce tatouage.

Un témoignage, même de première main et même sincère, n’est pas forcément une preuve suffisante. Défendre l’importance de la prise en compte des fausses accusations ne signifie pas qu’on accuse les victimes de mentir.

Conclure

Le manque de pertinence des féministes n’est même pas le plus grave. C’est son incompétence à s’auto-corriger. Le graphique a été immédiatement débunké, par Slate, puis le Washington Post, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux, sur youtube, etc. Rien n’y fait, même quand la personne à l’origine admet avoir prétendu des foutaises (réaction aussi remarquable que rare au sein des féministes).

Combattre pour les victimes de viol est noble, mais une fausse accusation ne concerne pas une victime violée, mais une victime accusée à tort. Certes, il est normal pour une victime de viol ou d’agression sexuelle d’être sur la défensive lorsqu’on parle de fausse accusation. C’est une réaction émotionnelle normale pour une victime qu’il faut respecter, pas pour un mouvement politique qui aspire à légiférer. Le féminisme présente la cause des victimes faussement accusées comme antagoniste à la cause des victimes de viol. C’est faux, et pire que ça, une victime de viol peut elle-même être faussement accusée. C’est une idée qui m’a personnellement fait vrillé : si ma violeuse m’avait accusé, je n’aurais pas pu faire grand chose. À l’inverse, je ne pouvais pas la poursuivre en Justice pour viol à cause de la définition légale. Ces causes peuvent donc être conjointes. Dans l’absolu, elles devraient pouvoir exister en parallèle sans se mettre de bâton dans les roues, d’un côté comme de l’autre. Ce n’est qu’au travers du biais féministe opposant les femmes aux hommes plutôt que les victimes au coupables que ce débat reste dans l’impasse.

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