Argument étendu du violoniste

Aujourd’hui, en Occident, contrairement à une idée reçue populaire, l’égalité en Droit n’est pas atteinte entre les hommes et les femmes. Plus surprenant encore, cette inégalité lèse les hommes et non les femmes. Elle concerne les droits parentaux et reproductifs. Nous n’allons pas parler des Juges aux Affaires Familiales ici, mais d’avortement et d’abandon de parentalité. Il est admis populairement et défendu avec ferveur par le féminisme que la pression à la parentalité est plus forte pour les femmes. Il est donc assez étrange et contre-intuitif de constater que l’abandon de parentalité est un droit exclusif aux femmes. Sans remettre en question ces droits des femmes, nous allons essayer de montrer que la nature exclusive de ces droits n’est pas justifiée sur le plan moral et incohérent si on tient une position égalitaire et anti-sexiste. Pour ce faire, je vais me servir de l’argument de violoniste tel que développé par Judith J. Thomson pour défendre l’IVG.

Argument d’origine

L’argument développé en 1971 est une défense absolue de l’Interruption Volontaire de Grossesse, plutôt qu’une défense générale de l’avortement. Le sujet n’est pas l’Interruption Médicale de grossesse, qui est hors-débat. L’argument est formulé comme suit :

« Vous vous réveillez un beau matin et vous retrouvez dos à dos au lit avec un violoniste inconscient. Un célèbre violoniste inconscient. On lui a diagnostiqué une maladie des reins mortelle. La Société des Mélomanes a examiné tous les dossiers médicaux disponibles et a déterminé que vous seul aviez le bon groupe sanguin pour le sauver. Ils vous ont donc enlevé la nuit dernière et le système circulatoire du violoniste a été branché au vôtre, de sorte que vos reins puissent filtrer son sang en même temps que le vôtre. [S’il est séparé de vous, il meurt ; mais s’il ne l’est pas au cours des neufs prochains mois], il aura récupéré de sa maladie, et pourra en toute sécurité être séparé de vous »

L’argument présente plusieurs limitations. Par exemple, il défend uniquement l’IVG suite à un viol puisque cette femme hypothétique est pleinement passive et ne consent pas au préalable à l’opération chirurgicale. Thomson rétorque ceci :

Imaginez que les gamètes se baladent dans l’air tel du pollen et que si vous ouvrez vos fenêtres, un grain de pollen se dépose sur votre tapis. Vous ne le souhaitez pas, donc vous installer des filtres aux fenêtres, les meilleurs que vous puissiez trouver. Il peut arriver, cependant, en de très rares occasions, que l’un des filtres soit défectueux et qu’un grain de pollen se dépose tout de même sur votre tapis.

Extension de l’argument

Quel rapport avec les droits des hommes ? Il ne s’agirait pas de leur donner ce droit d’avorter, bien évidemment. Cependant, force est de constater que cet argument peut concerner les hommes aussi. Actuellement, les hommes ont trois choix : l’abstinence, la contraception personnelle, faire confiance à la contraception de sa partenaire.

  • Être abstinent par méfiance envers les femmes (leur honnêteté ou leur capacité à utiliser un moyen contraceptif) est considéré comme misogyne, c’est donc immoral et n’est pas un choix viable.
  • La contraception personnelle n’est pas fiable à 100% comme l’a développé Thomson.
  • Se baser sur sa partenaire n’est pas un droit, et au contraire une forme de soumission individuelle.

L’idée serait donc d’élargir ce droit aux hommes, dans les limites des délais d’avortement. L’homme devrait être mis au courant de la grossesse et donner sa décision (assumer sa paternité ou non) avant la 12ème semaine de grossesse. Si la femme ne le tient pas au courant auparavant, il en va de sa propre responsabilité.

« Vous vous réveillez un beau matin et votre partenaire/concubine/épouse se retrouve dos à dos au lit avec un violoniste inconscient. Un célèbre violoniste inconscient. On lui a diagnostiqué une maladie des reins mortelle. La Société des Mélomanes a examiné tous les dossiers médicaux disponibles et a déterminé que seule votre partenaire/concubine/épouse avait le bon groupe sanguin pour le sauver. Ils l’ont donc enlevé la nuit dernière et le système circulatoire du violoniste a été branché au sien, de sorte que ses reins puissent filtrer le sang du violoniste en même temps que le sien. [S’il est séparé d’elle, il meurt ; mais s’il ne l’est pas au cours des neufs prochains mois], il aura récupéré de sa maladie, et pourra en toute sécurité être séparé de votre partenaire/concubine/épouse. Votre partenaire/concubine/épouse est seule maîtresse de la situation et vous devrez payer ~35 000€ au cours des 18 prochaines années pour entretenir le violoniste »

S’il est moral pour la femme de débrancher le violoniste sur la base de cet argument, il est alors injustifié de condamner son partenaire/concubin/époux aux conséquences de sa décision.

Limites de l’argument

Peu de gens sont convaincus par cet argument. Plusieurs contre-arguments seront formulés :

  • L’homme n’avait qu’à se protéger !

Certes, mais on peut en dire autant pour la femme. Ce contre-argument a déjà été adressé par l’argument du violoniste auquel nous nous accordons aujourd’hui populairement. La protection n’est pas efficace à 100%, donc ce n’est pas entièrement du ressort de l’homme. D’autant plus que dans la situation de l’homme, il a probablement fait confiance à la femme si elle emploie la pilule. Donc ce n’est pas lui qui aurait mal installé les filtres aux fenêtres – comme dans le cas de la femme – mais le technicien en qui il aurait mis sa confiance qui l’aurait mal fait.

  • L’homme n’avait qu’à s’abstenir !

Là encore, la femme est aussi dans ce cas. Par ailleurs, comme précisé plus haut, le faire serait considéré comme misogyne. Ce serait donc un choix immoral selon ces détracteurs.

  • Et que fait-on des cas de femmes violées ?

Certes, mais quid des hommes violés dans ce cas ? Dans un cas comme dans l’autre, les viols représentent une minorité des raison à l’avortement et contrairement à l’idée reçue, les grossesses issues d’un viol ne sont pas avortées plus souvent que les grossesses issus de rapports consentants (plus de détails dans cette vidéo)

  • Et si la grossesse est à risque !

C’est alors un IMG, et non un IVG. De toute façon, l’argument du violoniste exclu ce cas de figure.

  • Oui mais c’est pas l’homme qui subit la grossesse !

Le débat ne concerne pas (uniquement) la grossesse. La femme peut la vivre ou non. L’homme n’a pas son mot à dire là-dessus. Il s’agit de ce qui se passe après la grossesse. L’homme n’empêche pas la grossesse de la femme.
Par ailleurs, l’IVG tel que défendu par l’argument du violoniste peut très bien s’étendre à la suite de la grossesse. L’accouchement sous X protège les femmes des conséquences suivant la grossesse, donc on pourrait au contraire défendre doublement l’abandon de paternité à la fois au nom du droit à l’IVG des femmes, mais aussi de l’accouchement sous X.

  • Et le bonheur de l’enfant dans tout ça !

Ce dernier argument est certainement le plus malhonnête de tous. Pense-t-on au bonheur de l’enfant quand on permet l’accouchement sous X ? Idem pour l’accouchement sous X sans possibilité de retrouver la mère ? Si on accepte que la femme puisse accoucher sans père pour respecter l’intégrité physique de la femme et son droit à enfanter, et ce, en sachant que le gamin grandira sans père, alors ce n’est absolument pas le bonheur de l’enfant qu’on priorise. Si on devait prioriser le bonheur de l’enfant, l’accouchement sans père serait interdit, le divorce sans faute devrait être interdit, les relations sexuelles récréatives devraient être interdites, etc. Le bonheur de l’enfant n’est en réalité jamais pris en compte quand il s’oppose aux libertés individuelles (généralement des femmes, mais pas uniquement).

Conclusion

Nous n’avons bel et bien pas atteint l’égalité en Droit en France, ni nulle par ailleurs. Les droits reproductifs et parentaux ne sont pas réciproques ni distribués équitablement, de sorte à maintenir un équilibre. Les femmes sont émotionnellement, culturellement, juridiquement et légalement en position de domination en ce qui concerne la parentalité.

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