Reconstruire une narration qui tient la route…

Passer de la pilule bleue à la pilule rouge, c’est changer de narration. La notion a largement débordé du cadre des relations homme/femme pour s’imposer partout en politique. La pilule rouge représentant une forme de compréhension lucide du monde. L’occasion de faire le point sur la notion de narration et sur la manière dont on peut se reconstruire après la pilule rouge (dans les relations homme/femme et ailleurs).

Le point de départ

Il est courant dans le monde des relations hommes/femmes de parler de la prise de la pilule rouge, comme d’un moment très net où un homme réaliserait tout à coup que sa compréhension des femmes et des relations qu’il entretient avec elles est fausse. Il y a bien sûr une étincelle, comme dans tout processus de réflexion. Mais si cette étincelle peut avoir lieu c’est suite à un affaissement progressif d’une conception ancienne du monde. Cette ancienne conception (la pilule bleue) s’avère inadaptée et finit par être rejetée.

Contrairement à ce qui est souvent sous-entendu ou affirmé, il ne suffit pas qu’une conception du monde soit manifestement fausse pour qu’un individu la rejette. Il faut accepter qu’une part des comportements humains est irrationnelle et que de la même manière que résumer la consommation par la notion d’homo economicus est fausse (e.g. le domaine des produits de luxe), résumer les individus à des machines en quête d’exactitude est une faute.

Sans aller très loin dans l’analyse, il est évident que la dimension sociale des certitudes et des visions du monde est prédominante. Il peut suffire de 2 collègues et de 3 amis rencontrés quotidiennement pour conserver un point de vue factuellement erroné. Il peut suffire d’une envie de paraître dans l’air du temps (cf. le lyssenkisme en URSS qui a poussé bien des biologistes à adopter une théorie fumeuse). Il peut suffire de vouloir plaire, impressionner ou paraître conformiste… Bref, la vision du monde n’est pas qu’une affaire de vérité.

Les narrations : des modèles du monde

La cacophonie des narrations

Imaginons qu’un paysan, un historien, un physicien et un géographe se retrouvent dans un bar à parler de la Terre. Le paysan tape sur l’épaule de l’historien et lui explique que dans sa vie de tous les jours il ne se rend jamais compte de la courbure de la Terre. L’historien lui explique doctement que l’héliocentrisme et la rotondité de la Terre a marqué une étape importante dans l’histoire des connaissances. Il se tourne ensuite vers le physicien. “La Terre est bien ronde, n’est-ce pas ?”. Contrairement à ses attentes, le physicien lui réplique que non. La Terre est elliptique et “un peu aplatie aux pôles”. Le géographe sort alors de son silence et annonce que le modèle elliptique c’est très beau, mais qu’il faut prendre en compte la topologie et les montagnes dans le modèle. Le paysan, confus, ne sait plus quoi penser…

Niveau de détail d’une narration

En réalité, chacune de ces narrations est un modèle du comportement du monde. La réalité étant infiniment complexe, il faut des modèles simplificateurs pour se l’approprier. Le choix d’un modèle, synonyme de choix d’une narration, est un moyen d’appréhender le monde.

On aurait pu choisir mille autres exemples pour illustrer le propos, mais la courbure de la Terre en est un qui a l’avantage de “parler à tout le monde” et d’être vérifiable (e.g. mesure de la circonférence de la Terre par Ératosthène).

Il est évident que lorsqu’on travaille dans un champ de 100m de côté comme notre paysan, on ne perçoit pas la courbure de la Terre. Le rayon de la Terre de 6371km ne conduit sur un champ de 100m qu’à une variation de 0,8mm (absolument négligeable). Il est évident aussi que lorsqu’on lance un satellite, le modèle de la Terre nécessaire pour l’opération est beaucoup plus fin. Pour autant, utiliser un modèle elliptique dans la vie de tous les jours serait inutilement complexe.

Au bout du compte, un modèle est un outil. Et on juge un outil à ses performances. Un modèle simpliste conduit à des erreurs sur le comportement réel du monde: il ne représente pas bien les phénomènes qu’il doit modéliser. Un modèle trop complexe est trop lourd pour être mis en place.

Un bon modèle est donc suffisamment complexe pour représenter correctement la réalité d’une situation (avec des exceptions, éventuellement) mais suffisamment simple pour être compréhensible et utilisable.

Source : Mike, Pexels

La guerre des narrations

Puisque les narrations ont vocation à prévoir des phénomènes à venir, elles influent sur le comportement des gens. La bataille pour l’imposition d’une narration est devenue centrale depuis la diffusion de la French Theory. La French Theory (aussi connue sous le terme de post-modernisme) considère que puisque la réalité est complexe et parfois inaccessible, le concept de vérité est dépassé. En revanche, chaque individu possède sa propre vérité sous la forme d’une narration, et un combat de narrations détermine ce qui est considéré comme LA vérité à l’échelle d’un groupe d’individus.

Soumettre l’ennemi par la force n’est pas le summum de l’art de la guerre, le summum de cet art est de soumettre l’ennemi sans verser une seule goutte de sang.

Sun Tzu, L’Art de la guerre

De manière pas si surprenante, les adeptes du post-modernisme ne sont pas les seuls à s’intéresser à la notion de narration. Suivant la maxime de Sun Tzu, il est courant depuis la seconde guerre mondiale de pratiquer la guerre psychologique. Un manuel de terrain de l’armée américaine servira de référence absolue sur le sujet. On pourra aussi se pencher sur ce document de la CIA pour voir sa mise en pratique.

Dans une large mesure, le féminisme (et le progressisme au sens large) a une démarche inspirée de la guerre psychologique (entre parenthèses, le numéro de page du document de la CIA correspondant) :

  • Comprendre les habitudes d’information des femmes et leurs préoccupations (p40).
  • Créer du contenu ciblant ces préoccupations dans la presse qu’elles utilisent pour s’informer.
  • Recadrer l’interaction homme/femme pour la présenter comme une oppression illégitime des femmes par les hommes (p14). Donner aux femmes l’impression qu’elles sont “de leur côté”.
  • Utiliser des slogans simplistes (p23).
  • Expliquer progressivement aux femmes que le système actuel ne les valorise pas suffisamment et les limite (p40 et 47).
  • Mettre en place des manifestations de soutien à l’aide d’un petit groupe d’agitateurs très actifs qui entraînera les autres (p56 et suivantes).
  • Suggérer que l’élimination du groupe oppresseur (le patriarcat) constituerait la fin des souffrances des femmes (p41).

Construire sa narration : méthodologie

En comprenant les enjeux des narrations, notre lecteur pourra a priori mieux percevoir les tentatives de manipulation. Il pourra ainsi éviter de rentrer sans s’en rendre compte dans la narration d’un autre, fut-il journaliste, gouvernement ou complotiste.

Dans la méthode scientifique une narration s’appelle une théorie. On part toujours d’une théorie simple, qu’on utilise pour réaliser une prédiction. On observe le résultat d’une expérience et on le compare à la prédiction. Si observation et prédiction concordent, on peut se dire (au moins à ce stade) que la théorie tient. S’il n’y a pas concordance, il faut penser à raffiner la théorie. C’est un processus itératif.

File:Méthode scientifique.jpg - Wikimedia Commons

La méthode scientifique est le meilleur outil pour construire une théorie, et donc une narration. Est-ce que vous observer réellement une différence de niveau de vie entre hommes et femmes à cause de l’écart salarial ? Combien de couples mariés depuis plus de 10 ans n’ont pas encore divorcé dans votre entourage ? Parmi les couples divorcés ou séparés, combien se battent pour voir leurs enfants ? La liste de questions et de théories à formuler est longue…

Conserver une narration dans la cacophonie

Il est probable que votre observation du monde vous conduise à une narration différente de celle du gouvernement ou des journalistes. Peut-être même que vous serez amené à défendre cette narration alternative devant vos proches. N’hésitez pas à remettre en question votre théorie chaque fois qu’elle se retrouve face à une incohérence interne ou à une erreur. Vous devez savoir à tout instant pourquoi vous adhérez à la narration que vous avez construite.

Traquez les incohérences et les erreurs dans les autres narrations qu’on vous propose. Une méthode simple pour repérer une narration fautive est de vérifier qu’elle justifie une chose et son contraire à l’aide des mêmes hypothèses. Par exemple : les femmes sont victimes du patriarcat lorsqu’elles ne peuvent pas porter de mini-jupe, mais elles sont aussi victimes du patriarcat lorsqu’elles portent une mini-jupe.

Forcez autant que possible les narrations alternatives à effectuer des prédictions pour pouvoir estimer leur validité. Rappelons par exemple que Marlène Schiappa nous annonçait, forte de sa connaissance fine des rapports hommes/femmes, une explosion des meurtres conjugaux pendant le confinement. Rien de tel ne s’est produit. Constater que les prédictions d’une narration alternative ne s’avèrent pas est un excellent moyen de s’assurer qu’elles sont non-fonctionnelles. Autant il est facile de fabriquer une explication a posteriori (le hamster), autant les prédictions ne peuvent pas être falsifiées.

Que ce soit sur le sujet des rapports homme/femme ou sur d’autres sujets (la méthodologie n’est pas spécifique), la maîtrise de votre propre narration est indispensable dans une époque de guerre de l’information.

Alors, bonne chance !

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