Introduction à l’anti-féminisme (Partie I) : La définition du féminisme.

Le sommaire et la présentation de cette série d’article est consultable ici : Introduction à l’anti-féminisme
Les articles sont disponibles en version audio ici : Lectures audio des articles
L’intégralité du propos sera consultable en livre à partir du premier trimestre 2021. Cet article représente environ 20% du premier chapitre et 50% du propos relatif à la définition du terme.


Préambule

Il est assez risqué d’avouer être anti-féministe. Vous serez qualifié de misogyne, de frustré, etc. En somme, l’équivalent masculin des reproches qu’on dirige régulièrement à l’encontre des féministes. On présumera que vous ne comprenez tout simplement pas le vrai féminisme.

C’est un sujet très polarisé au sein duquel les débats cordiaux ou même les discussions saines et apaisées sont rares et se tiennent au mieux en huis-clos. Outre le côté rebutant que ces échanges peuvent présenter, la principale conséquence est l’absence d’écoute et de compréhension de l’autre.

Cependant, les personnes s’étant identifiées aux deux camps ont potentiellement le privilège de mieux comprendre les deux positions, ou au moins d’avoir une approche un peu plus bienveillante. Ayant changé d’avis, ces personnes comprennent qu’une personne tenant (encore) la position qu’elles-mêmes tenaient auparavant ne sont pas forcément haineuses, de mauvaise foi, etc. M’étant considéré féministe depuis mon enfance jusqu’à mon adolescence pour les mêmes raisons que Maisie Williams notamment, je pense tenir cette position privilégiée.

« I realized everyone is not a feminist, unfortunately. But I also feel like we should stop calling feminists ‘feminists’ and just start calling people who aren’t feminist ‘sexist’ – and then everyone else is just a human. You are either a normal person or a sexist. »

– Maisie Williams

I) La Définition du Féminisme

Certainement l’argument le plus basique qui soit pour défendre le féminisme est d’invoquer la définition du féminisme. Oui mais laquelle ? Certains diront qu’il s’agit simplement de la volonté d’une égalité entre les hommes et les femmes. Pour d’autres, on retrouve cette volonté égalitariste mais avec l’a priori qu’elle sera satisfaite en améliorant la condition féminine puisque l’oppression sexiste concerne les femmes uniquement. D’autres encore disent plus sobrement qu’il s’agit de la lutte contre le patriarcat. Certains veulent une égalité au regard du Droit, d’autres exigent une égalité de résultat. Que penser de tout ça ?

La définition la plus pertinente serait la lutte contre le patriarcat. Il s’agit en effet du tronc commun à tous les féminismes. Peu importe que vous soyez pour une égalité de droits ou de résultats ; que vous considériez que la lutte doit concerner les femmes uniquement ou principalement ; que l’égalité est maintenant atteinte en Occident ; etc. Le patriarcat est perçu comme la source des maux et des discriminations. En somme, le patriarcat opprime et c’est une mauvaise chose. Voici ce qui uni tous les féminismes.

Si vous êtes féministe et militez pour les droits des femmes, alors vous luttez contre le patriarcat puisque c’est le patriarcat qui en priverait les femmes. Si vous êtes féministe et luttez contre les violences faites aux femmes, alors vous luttez contre le patriarcat étant donné que c’est ce système qui encourage et justifie les violences conjugales (dont les viols conjugaux) ainsi que les mutilations physiques (les pieds bandés de Chine…) et génitales (excisions, infibulations « point du mari », etc.) selon cette même approche. Tout ce réduit à un combat contre le patriarcat ou au minimum à son héritage duquel vous voudriez vous débarrasser.

Vous ne trouverez aucun féminisme favorable ou même neutre vis-à-vis du patriarcat. Parfois, cette lutte s’est focalisée sur des aspects précis qui ne sont pas directement le patriarcat, certes, mais c’était bel et bien la lutte contre le patriarcat qui a et anime toujours les militants et théoriciens féministes.


Les luttes féministes sont tellement variées et les positions tenues sur les sujets de société tellement diverses qu’on entend souvent qu’il est impossible de critiquer « le » féminisme. « Le » féminisme n’existerait pas étant donné qu’il n’y a pas de consensus général au sein des féministes. Ceci est faux. Tous les féminismes et tous les féministes ont pour point commun d’aspirer à combattre le patriarcat. Être féministe, c’est donc considérer que :

  • Nous vivons dans un patriarcat.
  • Il opprime davantage/exclusivement les femmes.
  • Il faut le combattre en aidant davantage/exclusivement les femmes.

II) La défense des femmes

Si vous êtes féministe, alors vous remplissez les trois critères définissant le féminisme précédemment cités ; réciproquement, si vous remplissez ces critères, alors vous êtes féministe. Cette commutativité n’est cependant pas valide pour les droits des femmes par exemple. Même si tous les féminismes sont favorables aux droits des femmes, ce n’est pas ce qui définit intrinsèquement le féminisme ou le fait d’être féministe. Si vous êtes féministe, vous devriez selon toute logique être favorable aux droits des femmes, mais vous pouvez y être favorable sans être féministe. Le cas contemporain le plus connu est certainement Simone Veil, mais la liste est en réalité interminable.

Le féminisme n’a pas le monopole de la défense des femmes, mais il n’en est pas non plus à l’origine. Le mouvement trouve ses origines dans le courant du XIXème siècle en Occident, mais on peut remonter auparavant et retrouver d’ors et déjà une défense des femmes. Quand cette défense remettra en cause l’organisation patriarcale de la société, on parlera de proto-féminisme pour tolérer l’anachronisme. Cependant, on peut remonter bien plus loin dans le temps et retrouver des fervents défenseurs du patriarcat qui défendaient pourtant les droits des femmes, leur éducation ainsi que leurs mérites. Plutarque en est un bon exemple. Il vantait les mérites des femmes agissant de manière courageuse, qui présentaient des vertus masculines, voire parfois qui remettaient les hommes à leur place. Cependant, bien que défendant la valeur des femmes ainsi que leur comportements masculins, il encourageait sans équivoque l’organisation patriarcale. Ce qui différencie, et donc défini, le féminisme, c’est sa remise en question novatrice du patriarcat. Là réside l’originalité du féminisme. Cependant, une fois l’impulsion féministe diffusée, l’exclusivité de cette opposition ne lui appartient plus. On peut donc lui reconnaitre la paternité de cette critique, mais pas l’exclusivité par la suite.

« Portia Wounding Her Thigh » – Elisabetta Sirani (1664)

III) Fausse dichotomie

« Soit vous êtes féministe, soit vous êtes sexiste ». La réalité est un peu plus complexe que ça. En plus d’être incroyablement impérieuse, une telle pensée binaire est invalide. Ce sophisme du faux dilemme est très employé en politique pour enfermer les gens entre deux choix : le sien et un autre qui est ouvertement immoral, feignant que ces deux choix sont les deux seuls possibles.

Le but est de rallier une personne à sa cause en caricaturant les acteurs en place. Ce sophisme nécessite de faire un homme de paille d’un troisième choix tacitement inclut dans la position clairement immorale alors qu’en réalité, ce troisième choix est distinct de la position immorale.

L’argument de la définition du féminisme est quasi-exclusivement prononcé par des non-militants féministes. En effet, présentée en argument, la définition du féminisme choisie est forcément « l’égalité entre les femmes et les hommes ». Or comme on vient de le voir, ce n’est pas tout à fait ça. C’est un peu l’inverse de l’homme de paille : caricaturer de manière méliorative sa propre position pour la rendre inattaquable. Il s’agit d’euphémiser un propos pour le rendre acceptable ou au minimum, moins subversif. Ce n’est pas forcément volontaire d’ailleurs, et peut au contraire être tout à fait sincère et inconscient. C’était précisément mon cas.

Il est donc tout à fait fallacieux de citer ce genre de définition qui serait plus ‘douce’. On peut alors être non/anti-féministe si on considère qu’on ne vit pas/plus dans un patriarcat et que lutter contre est donc vain. C’est le cas des non/anti-féministes qui restent favorables au féminisme première et deuxième vague par exemple.

IV) Loi de Hume

« Aucun raisonnement à l’indicatif ne peut engendrer une conclusion à l’impératif »

– David hume

On peut être en désaccord avec les prémisses féministes concernant l’état de la société sans pour autant être en désaccord avec ce qu’elle devrait être. On peut être favorable aux droits des femmes et sans pour autant penser que nous vivons dans un patriarcat, qu’il opprimerait davantage/exclusivement les femmes que les hommes (s’il existe), etc. On peut être non/anti-féministe si on considère qu’un patriarcat ou celui dans lequel nous vivons/vivions opprime autant les femmes que les hommes. Il s’agit d’un non/anti-féminisme bien plus rare et ayant une approche plus fondamentale. Je fais partie de ces gens, mais sachez que même au sein de l’anti-féminisme, il s’agit d’une position minoritaire.

On peut tenir toutes ces positions sans être ‘anti-femmes’, sans être conservateurs, sans être réacs’. Ne pas être féministe ou bien être anti-féministe ne signifie pas par conséquent être défavorable aux droits des femmes ni à leur émancipation ni à leur épanouissement.


J’en parlais dans cette vidéo, mais pour réfuter un argument anti-féministe très fréquent (horodatage ajusté, l’extrait dure environ 1min 30sec) :

V) Sophisme du Vrai Écossais

Au-delà de cette tentative de justification du féminisme via sa définition usuelle, cette dernière peut servir à exclure toute action péjorative du féminisme. C’est ce qu’on appelle le sophisme du vrai Écossais. Si on refuse de prendre en considération que notre mouvement présente de sérieuses dérives, il est normal de ne pas comprendre que quelqu’un puisse y être opposé. Ainsi, la personne féministe non-militante et peu impliquée dans le mouvement sera tentée de penser qu’une féministe violente n’est pas une vraie féministe, qu’une féministe misandre n’est pas une vraie féministe, qu’une féministe extrémiste n’est pas une vraie féministe. Or, la violence n’est pas contradictoire au féminisme, comme ne l’est la misandrie ni l’extrémisme. Christine Delphy ne serait en réalité pas une vraie féministe ? L’ancienne chercheuse très influente du CNRS qui a fondé le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) dans les années 1970 et qui soutient les féministes militantes actuelles ne serait pas une vraie féministe sous prétexte qu’elle a toujours préféré et encouragé l’action à la parole jusque récemment dans un entretien dans Le Monde ?

Attention ! Il ne s’agit pas de prétendre que le féminisme doit être violent ni qu’il est intrinsèquement misandre, mais simplement que la doctrine féministe n’est absolument pas incompatible avec la violence ni la misandrie. Le féminisme peut être violent et ouvertement misandre, tout comme il peut ne pas l’être.

Conclusion

Ainsi, lors d’un débat ou d’une discussion, invoquer l’importance des droits des femmes face à une personne anti-féministe en présumant qu’elle y est défavorable est symptomatique d’une incompréhension de l’anti-féminisme. Il en va de même pour l’argument de la définition du féminisme.

Vous ne convaincrez pas cet anti-féministe de ne plus l’être avec ces arguments. Tout au plus, vous réduirez au silence une personne critique de l’idéologie en la rendant honteuse. Réduire au silence une personne critique d’une communauté à laquelle on appartient en jouant sur la honte qu’on créé en elle est constitutif d’une dérive sectaire, il faut donc l’éviter.

Il y a de grandes chances que l’individu non/anti-féministe avec lequel vous discutiez soit déjà d’accord avec vous à ce sujet. Lui faire changer d’avis quant au féminisme est contingent d’une bonne compréhension de sa position. Plutôt que de faire un homme de paille involontaire, il faut d’abord aspirer à faire un ‘steelman‘. C’est la base de tout débat sain et c’est la raison pour laquelle ces articles sont écrits et très certainement la raison pour laquelle vous les lisez.


Cet article aura – je l’espère répondu à l’argument de premier niveau auquel on doit régulièrement répondre et aura permis aux personnes dans la délicate situation de devoir se justifier de sa distanciation du féminisme de mieux l’expliciter à l’avenir. Nous aborderons par la suite des arguments de plus en plus pertinents et auxquels il est un peu plus délicat de répondre.

Gardez donc en tête que l’anti-féminisme n’est pas une idéologie en soit qui préconise quoique ce soit au-delà de la volonté de distanciation du féminisme.

Article suivant

L’article suivant restera dans le même esprit que celui-ci et abordera le cas de l’étymologie du féminisme. Ces deux arguments sont unis par leur rapprochement avec le sophisme du vrai Écossais. Appliqué à l’étymologie du terme ‘féminisme’ ce sophisme permet quant à lui de justifier les travers du féminisme plutôt que de les ignorer.

4 Replies to “Introduction à l’anti-féminisme (Partie I) : La définition du féminisme.”

Répondre à Fantasma Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *