Le monde de la photographie est-il misogyne?

Tout a commencé par un article de Télérama s’interrogeant sur l’absence de femmes dans le monde de la photographie.

Puis très vite, des réactions de victimisation assez habituelles sont apparues:

La place des femmes dans l’histoire de la photographie

Commençons par l’affirmation de cette brave dame: les photos des femmes sont aussi bonnes, sinon meilleures que celles des hommes.

Même à bien y réfléchir, de femmes photographes célèbres, on ne pourrait citer guère plus qu’une poignée de noms: D. Arbus, V. Maier, M. Bourke-White, D. Lange, A. Leibovitz et éventuellement la très douteuse S. Mann (qui n’avait aucune vergogne à sexualiser ses enfants pour ses photographies)…

Diane Arbus | Young Man in Curlers | Jessica Epstein | Flickr
Photographie prise par Diane Arbus, très LGBT-compatible…

La photographie féminine se concentre globalement autour du social (photos de famille, de mariage ou de rue) et de la mode (qui n’est jamais qu’un substitut du social par l’esthétique et par l’objet). Et il serait très exagéré de suggérer que les femmes imposent les codes esthétiques. Elles ont plutôt tendance à les suivre.

On peut aisément nommer beaucoup de photographes masculins qui surclassent leurs collègues femmes par la quantité et la qualité de leur travail.

Dans les autres domaines (paysage, astronomie, architecture, sport, journalisme…), les photographes femmes sont presque entièrement absentes. Dans le cas du journalisme deux statistiques pourront donner une idée de l’écart entre les sexes. En 64 ans du prix World Press Photo of the Year, seules 4 femmes ont obtenu le prix. Le journal Le Monde n’a publié en 2019 que 4,2% de photos prises par des femmes.

Echec de l’éternelle explication

Officiellement et selon les féministes, si les femmes ne sont pas célèbres dans le monde de la photographie c’est parce qu’elles ne sont pas assez mises en valeur ou pire, qu’elles sont empêchées d’exposer. Voyons pourquoi ces arguments ne tiennent pas.

Le matériel est accessible à tous

C’est idiot, mais autant commencer par là. Dans une génération où les femmes prennent de 2 à 4 fois plus de selfies que les hommes (source 1, source 2, source 3), il est impossible d’affirmer que les femmes n’ont pas accès à du matériel photographique.

La formation à la photographie aussi

80% des étudiants en art photographique sont des femmes. Pourtant, seulement 15% de ces étudiantes font de la photographie leur métier. Un métier dans lequel malgré leur statut de travailleuses indépendantes (on ne pourra pas attribuer un écart de salaire à un méchant patron), elles gagnent environ deux fois moins que les hommes (50 594$ pour les hommes contre 28 042$ pour les femmes aux Etats-Unis).

Montrer ses oeuvres aux autres n’a jamais été aussi facile

Des galeries de photographie en ligne, il y en a des dizaines. Instagram, Flickr, 500px, Smugmug… La plupart sont gratuites et attirent beaucoup d’utilisateurs. La visibilité au XXIème siècle n’est pas qu’une affaire de marchands d’art.

De plus, la plupart de ces galeries, féminisme oblige, fait un effort particulier pour mettre en avant le travail des femmes. C’est le cas par exemple de Flickr et de ses expositions de photographes femmes, ou de 500px qui fait une liste de femmes à suivre.

Les concours de photo en non-mixité

Oui oui, vous avez bien lu. Tout le monde peut prendre des photos, les hommes et les femmes sont absolument égaux si on en croit la pensée dominante, et pourtant on met tout de même en place des concours photos réservés aux femmes. En voici deux pour l’exemple: WeWomen et FemaleinFocus.

Il n’y a aucune raison de séparer les participants sur la base du sexe (nous avons tous les mêmes yeux), pourtant il semble que les femmes photographes ne puissent pas gagner de prix sans la mise en place de concours 100% féminins. Et nous vous épargnerons les scandales d’appropriation d’oeuvre dans les concours…

Pourquoi les femmes ne percent pas en photographie

Prise de risque et domaines de photographie

La femme photographe ne prend pas de risque pour sa santé ou sa sécurité, ce qui lui interdit d’emblée certains domaines de la photographie. La photographie de guerre par exemple est une affaire d’hommes. Et c’est à peu près la même chose pour de la photographie en montagne, en ULM ou des expéditions en Arctique…

Par-delà l’absence de prise de risque, certains domaines n’intéressent pas franchement les femmes, comme la photographie industrielle, ou la photographie automobile.

A. Adams

Prise de risque sociale

Ce qui a forgé le caractère des grands photographes, c’est souvent qu’ils ont été incompris pendant des années. Pensons à Irving Penn et à sa série sur les cigarettes, qui bien qu’incomprise à l’époque, lui servira de laboratoire pour approfondir sa maîtrise de la macro-photographie.

La plupart des femmes semblent intéressées par une gratification immédiate et la reconnaissance sociale qui sont incompatibles avec la créativité artistique.

Le travail de composition

Point plutôt subjectif: les hommes semblent mieux structurer leurs images que les femmes par l’utilisation de lignes directrices dans l’image, ce qui rend vraisemblablement les photographies plus riches pour un spectateur. On pourrait spéculer sur le fait que ce soit lié à une meilleure maîtrise de la géométrie et des perspectives.

Ce n’est pas que la photographie, c’est l’Art tout entier

Par-delà le problème des femmes photographes, une observation attentive du monde de l’Art témoigne d’une quasi-absence des femmes à très haut niveau dans tous les milieux artistiques, si ce n’est l’Opéra et la Danse. Est-ce que les femmes manquent de la volonté de consacrer leur vie à l’Art ou est-ce que la créativité est principalement une affaire masculine ? Car il en va de même pour la contribution des femmes en philosophie, en peinture ou en poésie. Les féministes nous affirment que les femmes ont été empêchées de diffuser leurs oeuvres, mais la donne n’a pas vraiment changé au cours du dernier siècle…

Conclusion

La place des femmes dans la photographie est assez marginale malgré une démocratisation du matériel, une sur-représentation des femmes en écoles d’art et des coups de pouce dans les concours.

Est-ce que le milieu peut abriter quelques misogynes ? Probablement. Est-ce que la présence de ces quelques cas particuliers justifie que les 80% d’étudiantes en photographie ne parviennent pas à percer ? Probablement pas.

Il serait temps de cesser de recourir à l’explication universelle “discrimination sexiste” pour justifier systématiquement la sous-performance des femmes. En tout cas, pour ce qui est de la photographie, elle ne tient pas.

5 Replies to “Le monde de la photographie est-il misogyne?”

  1. Oui et non tout ça.
    Je peux comprendre qu’une liste exhaustive est un peu pénible, mais des femmes photographes de talent, il y en a beaucoup plus que celles citées. La liste des hommes photographes est considérablement plus étoffée aussi. Mais oui, il y a plus de photographes hommes que femme.

    Bon, une précision tout de même: je parle de vrai(e)s photographes: ceux et celles qui ont du talent, maitrisent la technique et sont capables de nous émouvoir / faire passer un message / ont un sens pointu de l’esthétique.
    Je ne parle pas de gamines (voire plus agées) qui font des photos de leurs orteils avec un smartphone et arrivent à force de copinage à exposer dans une salle secondaire de la maison des jeunes de trifouilly-les-Oies.

    Et le milieu de la photographie n’a strictement rien de misogyne. Entre confrères et consoeurs l’entente est excellente, hors inimités personnelles s’entend. Mais ça, ce’est pareil entre deux hommes ou deux femmes, l’inimitié.

    Quant aux métiers connexes (maquilleuses, stylistes, bookeuses… toutes proffessions créatives aussi et nécessitant du talent, pas la peine de les mépriser) les femmes sont incroyablement nombreuses. C’est tout ça, “la photographie”.

    Le vrai souci, c’est que le génie, le talent, l’artisanat de qualité, tout ça, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est même assez rare. Ce qui explique la frustration de certaines (parfois de certains, dans une moindre mesure) qui constatent que quoiqu’ils fassent, ce n’est pas demain qu’on va trouver leur nom sur Wikipedia, ou dans une galerie d’art de qualité. C’est donc assez tentant de crier à la misogynie et se servir de ce genre de staradrap pour panser son égo blessé.

    Alors pourquoi davantage d’hommes que de femme de qualité accèdent au statut envié d’icône de l’image?

    Je vais avancer deux théories, de mon cru et donc tout à fait sauvage.

    La première est que la création (artistique, graphique, et de surcroit photographique) et le sexe, c’est le même geste créatif. Ca procède du même mécanisme. Et les hommes sont bien davantage “voyeurs” que les filles: ça les sert en la circonstance.

    La deuxième, c’est que les hommes sont bien davantage prets à sacrifier des années de leur vie pour leur “art”. A manger de la vache enragée. A être pauvre. A élever un culte dont ils se passeraient bien aux pâtes au beurre et au sandwiches au jambon.

    Les filles ont une horloge biologique: si on n’a pas atteint la notoriété ou la réussite (qui sont deux dépravations dans le cadre des métiers d’art) elles échangent leur ambition pour un enfant, un appartement chauffé et confortable, une position sociale plus ou moins enviable, et une fiat 500 intérieur cuir.
    Sauf celles qui sont vraiment bonnes (voir excellentes) dans leur discipline, et dont la passion se rit du confort, des honneurs et de la reconnaissance publique.
    Et celles là, elles méritent leurs lettre de noblesse et mon admiration.

    PDO

    1. Merci pour le message. Oui, bien sûr on pourrait toujours citer plus de photographes, d’un côté comme de l’autre et ce passage n’avait pas pour but d’être exhaustif (qui le pourrait, d’ailleurs ?).
      Je crois assez à vos deux théories. Pour la première, je la mettrais presque en lien avec le récent concept de “male gaze”, qui semble beaucoup gêner les féministes. Pour la seconde, c’est une évidence en moyenne, et on le constate aussi dans le monde de l’entreprise. C’est ce que les féministes appellent le “plafond de verre”. Elles sous-entendent par là que les femmes sont empêchées de poursuivre leurs ambitions mais la réalité c’est que bien souvent les femmes choisissent de limiter leur ascension dans le but de dégager plus de temps pour leur vie personnelle ou leur famille. C’est un choix. Et un choix qui peut tout à fait faire sens, du moment qu’on en assume les responsabilités : on peut effectivement travailler à temps partiel, mais alors il n’est pas surprenant de ne pas intégrer de postes à responsabilité.
      Comme vous, pour finir sur une note positive, je respecte le mérite où qu’il se trouve, et j’aurai toujours grande considération pour les personnes qui travaillent dur.
      Mos.

      1. Le “male gaze” me fait toujours sourire.
        Car oui, si les hommes ont souvent un regard direct vers une jolie femme, et – reconnaissons le – certains sont parfois bien lourds (manque de savoir vivre, d’élégance… tout ça quoi), il faut tout de même admettre que le “female gaze” existe largement.
        La différence, c’est que les femmes ont les mêmes types de centres d’intérêt érotique (chez les hommes: le style, la stature, la connotation sociale, les addos, les épaules, les fesses, la beauté générale, l’évaluation du charme – selon les circonstances) elles utilisent ce que j’appelle “le regard photographique périphérique”: un regard rapide, qui “fixe l’image” et qui permet de détourner les yeux en une fraction de seconde. Mais elles se servent de la mémoire immédiate pour continuer leur évaluation.
        Le regard de l’animal au point d’eau dans n’importe quelle savane écrasée de soleil.
        C’est juste pareil. Plus discret parfois. Et plus hypocrite aussi, surtout quant on ne reconnait pas qu’un use et abuse du procédé… et qu’on reproche à d’autres un regard franc et appuyé.
        Mais fondamentalement, c’est pareil.

        PDO.

  2. Super paragraphe :
    “Par-delà le problème des femmes photographes, une observation attentive du monde de l’Art témoigne d’une quasi-absence des femmes à très haut niveau dans tous les milieux artistiques, si ce n’est l’Opéra et la Danse. Est-ce que les femmes manquent de la volonté de consacrer leur vie à l’Art ou est-ce que la créativité est principalement une affaire masculine ? Car il en va de même pour la contribution des femmes en philosophie, en peinture ou en poésie. Les féministes nous affirment que les femmes ont été empêchées de diffuser leurs oeuvres, mais la donne n’a pas vraiment changé au cours du dernier siècle…”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *