Sophismes Kafkaïens : les armes rhétoriques de la victimisation

Cet article aborde une notion de logique et de rhétorique connue en anglais sous le terme Kafka-trap ou Kafka-trapping et qu’on traduira ici par “sophismes kafkaïens”.

Toutes les idéologies de victimisation ont en commun de s’appuyer sur une dichotomie oppresseur/opprimé. Si vous lisez ce site, vous êtes probablement considéré comme un oppresseur et à ce titre, vous serez régulièrement accusé de crimes imaginaires (culture du viol, oppression systémique des femmes, “invisibilisation”…). Dans ce contexte, la notion de sophisme kafkaïen prend toute sa place.

Concept général d’un sophisme Kafkaïen

Le concept est évidemment inspiré du Procès de Kafka, dans lequel un homme se retrouve accusé mais ne peut pas se défendre sans avouer au préalable un crime qu’il n’a jamais commis.

On n’a pas d’arme contre cette justice, on est obligé d’avouer. Avouez donc à la première occasion, ce n’est qu’ensuite que vous pourrez essayer de vous échapper, ensuite seulement; et, même alors, vous ne réussirez que si quelqu’un vous vient en aide.
[…]
Je ne pourrai pas vous aider si vous n’avouez pas.

Le procès, Kafka

Que ce soit le sexisme, le spécisme, le racisme, la xénophobie, l’homophobie, la grossophobie, la transphobie et la kyrielle de -phobies moins connues, nous vivons dans l’époque du procès d’intention et de la sycophanterie généralisée. Epoque dans laquelle l’homme (de préférence blanc, cis-genre, hétérosexuel, valide, neurotypique, …) est le bourreau universel, le coupable absolu, indépendamment de ses actions à lui. Suivant la parabole de Kafka, il se retrouve régulièrement contraint par la foule à se justifier et à se défendre d’accusations de crimes qu’il n’a jamais commis. A chaque fois, son crime reste volontairement flou et son jugement est tout sauf équitable.

Dans ce cadre, on peut appeler sophisme kafkaïen tout argumentaire concluant à la culpabilité d’un individu en l’absence de faits condamnables l’incriminant.

Félix Labisse

Types de sophismes kafkaïens les plus répandus

On propose ici une dizaine de sophismes kafkaïens très répandus. Tout comme la version anglaise, ils sont désignés par une lettre (A, C, D, J,…) pour laquelle nous proposons un mot-clef français par soucis mnémotechnique. Chaque sophisme sera accompagné d’un exemple.

Sophisme A : Acceptation

Si le suspect refuse d’accepter sa culpabilité, alors il est coupable.

Exemple : “Tous les hommes qui disent qu’ils ne sont pas misogynes, le sont…”

Sophisme C : Complicité

Si le suspect n’est pas forcément coupable par lui-même, alors il a pu tout de même profiter de la culpabilité d’autrui. Il est coupable par complicité.

Exemple : “Ce n’est pas parce qu’on n’est pas individuellement coupable de viol ou de harcèlement qu’on n’est pas responsable en tant qu’homme d’avoir à questionner le cœur de l’inégalité des sexes: le regard masculin sur le corps des femmes ”
(trouvé sous la plume de Raphaël Liogier)

Sophisme D : Définition

Si le suspect demande une clarification des définitions (indispensable dans le cadre d’une réponse à l’accusation), alors c’est qu’il cherche à réfuter l’accusation, ce qui prouve sa culpabilité.

Exemple : “En définissant le féminisme comme l’égalité des sexes, nous défendons en fait l’égalité dans un système genré. […] Le principe d’égalité est androcentré”
(trouvé sur Mediapart)

Sophisme J : Jugement

Si le suspect clame que la justice le reconnait innocent, alors non seulement il est coupable mais aussi, cela prouve que le système judiciaire est biaisé.

Exemple : “Elle regrette qu’il y ait si peu de condamnations dans ce type d’affaires et dénonce une violence systémique faite aux femmes dans le système judiciaire”
(trouvé dans une déclaration de Adèle Haenel)

Sophisme L : Logique

Si le suspect tente de se défendre par la logique, alors il est démontré qu’il utilise la logique du système d’oppression et donc qu’il est coupable.

Exemple : “Dans un tel cadre, les rapports de pouvoir, de classe, de race ou de genre, sont largement mis à la marge, inhibés par des savoirs construits par et pour des hommes, selon une logique androcentrée.”
(trouvé sous la plume de Pascaline Gobet)

Sophisme M : Méconnaissance

Si le suspect argumente contre la théorie prouvant son oppression, alors il appartient au groupe des oppresseurs et témoigne de sa méconnaissance des rapports oppresseurs/opprimés.

Exemple (à propos du féminisme) : “Une partie fuit le mot par simple méconnaissance, beaucoup s’en écartent par réflexe conservateur. “
(trouvé sous la plume de Christine Laemmel)

Sophisme P : Privilège

Si le suspect a une position enviable (privilégiée), alors il est coupable d’oppression au moins de façon inconsciente…

Exemple : “Après, j’ai réalisé combien les hommes fonctionnaient à partir d’une base de privilège non-reconnu, et j’ai compris qu’en grande partie l’oppression qu’ils exercent était inconsciente.”
(trouvé dans une traduction du travail de Peggy Mc Intosh)

Sophisme S : Scepticisme

Si le suspect doute qu’une annecdote particulière relève d’une oppression systémique, alors il est coupable.

Exemple (à propos de l’affaire Polanski) : “Ce qui n’est pas une vieille histoire, ce qui est extraordinairement d’actualité, c’est la culture du viol dans laquelle baigne notre société, cette culture que Valérie Rey-Robert a décryptée. Le présent, c’est notre infinie indulgence envers ces violences.”
(trouvé sous la plume de Titiou Lecoq)

Sophisme T : Transfert

Si une personne du groupe opprimé vient en aide au suspect et réfute l’oppression, alors soit elle ne fait pas partie de la classe opprimée, soit elle a intériorisé la logique de ses oppresseurs. Elle est donc coupable par intériorisation/transfert de la logique d’oppression.

Exemple : “La misogynie intériorisée désigne ces constructions culturelles et sociales qui peuvent s’ancrer inconsciemment dans les esprits. C’est une conséquence d’un système patriarcal. Et tout le monde, même la personne la plus anti-sexiste, peut être touchée. C’est cela qu’on appelle « sexisme intégré » ou « sexisme intériorisé ».”
(trouvé dans Madmoizelle.com à propos de Solange te parle)

Sophisme V : Voisinage

Si le suspect justifie son innocence par sa proximité avec des membres du groupe opprimé, alors il est coupable, d’autant plus qu’il utilise les membres opprimés comme token. De plus, il ne suffit pas d’être activement favorable aux opprimés pour échapper à la culpabilité.

Exemple : “les convictions sincères ne protègent pas du sexisme”
(trouvé dans les propos de Alban Jacquemart)

Réagir aux sophismes Kafkaïens

Les sophismes Kafkaïens ont un intérêt bien au-delà du cas particulier du féminisme, ou des théories victimaires. On les retrouve régulièrement dans le monde politique, comme lorsqu’un Ministre s’excuse “Les français sont contre la réforme proposée, c’est parce que nous n’avons pas su l’expliquer” (Sophisme M). Mais nous nous contenterons ici du cas particulier des idéologies victimaires.

Comme dans la notion d’interropiège, comprendre la dynamique des sophismes Kafkaïens et leur logique d’accusation indéfendable est le plus important. Répondre à un sophisme par la simple affirmation que c’est un sophisme suffit bien souvent à décourager son adversaire.

Il n’y a globalement que trois approches possibles pour se défaire de la charge d’oppression :

  1. Accepter sa culpabilité et se déclarer allié de la cause, en processus de déconstruction de ses privilèges; ce qui permet d’acheter un peu de temps dans l’espoir secret qu’une folie idéologique en chasse une autre. C’est la stratégie dominante des “fameux” hommes pro-féministes…
  2. Nier la légitimité du groupe accusateur et refuser de répondre à un procès d’intention sous prétexte de votre appartenance de naissance à un groupe. C’est la stratégie que nous vous suggérons…
  3. Rire, ou contre-attaquer sans répondre à l’accusation : “moi un homme sexiste ? mais comment osez-vous me mé-genrer ?”.

Le rire, c’est un acte de supériorité, un triomphe de l’homme sur l’univers, une merveilleuse trouvaille qui réduit les choses à leurs justes proportions.

Emile Cioran cité par C. Frosin

Articles d’inspiration en anglais :
Kafkatrapping
False Consciousness & Kafka-Trapping

4 Replies to “Sophismes Kafkaïens : les armes rhétoriques de la victimisation”

  1. Bonjour,

    Excellent ! Parfait. a chaque fois vos articles prennent de la puissance.

    Et celui là tape fort !

    J’ai envie de dire ” A retenir par cœur ” ! A imprimer et à poser sur sa table de chevet.

    Combien de merci devront nous vous adresser pour ce article…

    Courage et Continuez !

  2. Bonjour ! Si vous lisez ce commentaire, je vous en rends grâce.

    Désormais au lycée, j’ai étudié dans un collège où la documentaliste en question était pro-féministe (c’est-à-dire : anarchique, communiste, (visiblement, elle ne comprend pas l’opposition entre ces deux idéaux) véganne extrémiste (qui saccageait des boucheries), et j’en passe.
    J’avoue que le fait d’avoir découvert de nombreuses chaînes Youtube (Alexis FONTANA et d’autres) m’a ouvert l’esprit, face au néo-féminisme intégriste qui se dresse dans notre société.
    Cet article m’a semblé très clair, je vous en remercie.
    J’aimerais cependant vous poser une question : que pensez-vous de la radicalisation des opinions, que cela parte de l’Extrême-gauche au RN ?

    1. Je crois que la question n’est pas vraiment la radicalisation des opinions, mais plutôt la pluralité de celles-ci et le communautarisme grandissant en France qui nous empêche finalement de se mettre d’accord sur des choses qui sont en apparence simples. Dans ce climat, il est guère étonnant de voir des idées extrêmes se développer, pour autant les personnes adhérant à ces idées restent une minorité. C’est l’effet sensationnel des réseaux sociaux et des médias qui nous donne une impression tout autre.

  3. Bonjour,
    La pluralité des opinions n’est pas nécessairement mauvaise, un exemple historique serait la Sicile, qui dans son cas, a accueilli un nombre de savants, de cultures si différentes, sans pour autant se fissurer. Je suis par contre totalement d’accord au sujet du communautarisme désormais intégriste, qu’il soit à caractère idéologique ou même religieux, si il faut distinguer les deux.
    Le problème est, en effet, la progression de l’individualisme, que cela soit dans les divers mouvements radicaux/ extrémistes progressistes, le refus constant desresponsabilités, ou même simplement de l’usage d’un bon sens.
    Je trouve navrant le fait de vouloir constamment remettre en cause le passé, sans seulement réfléchir aux moeurs de ce dernier.
    Pour revenir sur la documentaliste-clé, cette dernière organisait un groupe “philosophie”, qui, vous pouvez me croire, n’était sûrement pas pluraliste. La majorité, exeptée ma personne, se composait d’utopistes, désignant un sexisme systèmique et un déterminisme social comme uniques responsables du mal français. Pour finir, cette même personne nous a distribué un papier, que dis-je, un chiffon, écrit par un pseudo-intellectuel, qui nous disait que la modération était un signe de faiblesse d’esprit, et qu’il nous fallait être radicaux dans nos propos comme dans nos actes.
    Ecoeurant.

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