En 2020, le Musée d’Orsay célèbre deux artistes MGTOW dans ses expositions

On avait cru un temps le Musée d’Orsay irrémédiablement perdu. Après une très commentée exposition sur le modèle noir (et son lot d’oeuvres rebaptisées pour satisfaire la bien-pensance moderne), après une exposition sur Berthe Morisot (à la sauce combat féministe dans le monde machiste de l’art), on pensait qu’Orsay avait définitivement succombé aux sirènes progressistes, tellement plus “woke” que nous autres.

Las, en dépit du progressisme mis en oeuvre, il faut croire que le public du musée préfère toujours des tableaux classiques à une belle histoire de lutte contre le patriarcat des marchands d’art ! Quoi qu’il en soit, Orsay propose simultanément une exposition sur Edgar Degas et Joris-Karl Huysmans, qui comptent parmi les plus illustres MGTOW du XIXème siècle. L’occasion pour nous d’en parler plus longuement.

Joris-Karl Huysmans (1848-1907)

Auteur et critique d’art assez peu connu du grand-public, Joris-Karl Huysmans a mené une triple vie. Employé consciencieux du Ministère de l’Intérieur, il est également auteur de plusieurs romans et critique d’art avant de se convertir au catholicisme et de se retirer dans des monastères à partir de 1898.

Un romancier pessimiste, naturaliste et hanté par la décadence…

Huysmans est resté dans l’histoire de la littérature pour A rebours (1884), un roman d’introspection dandy qui préfigure La recherche du temps perdu de Marcel Proust. Huysmans s’inspire de Zola et de tous les écrivains naturalistes mais aussi du philosophe Arthur Schopenhauer. La langue huysmansienne est riche, les mots sont toujours choisis avec le plus grand soin par l’auteur, comme en témoignent ses manuscripts.

C’est l’époque également où devient dominante la perception, largement inspirée par Baudelaire – la référence commune -, d’une modernité morbide, où triomphent le faisandé, le putride, la décomposition d’une société infectée de vices.

Décadence fin de siècle, Michel Winock

Huysmans et ses anti-héros désabusés sont oubliés par le grand public pendant le XXème siècle. Avec d’autres pessimistes, son oeuvre a été effacée par celle de Proust qu’elle a pourtant inspiré. Il faudra attendre 2015 pour que Michel Houellebecq le mentionne dans Soumission et que l’auteur soit à nouveau apprécié à sa juste valeur. Il rejoint en 2019 les éditions La Pléiade.

Le MGTOW derrière l’auteur

Huysmans ne s’est jamais marié. Dans la lignée d’un Arthur Schopenhauer, il montre une grande méfiance à l’égard des femmes en général et du mariage en particulier. Il cède parfois à ce qu’il surnomme les “crises juponnières” et les “clowneries sensuelles” mais ne s’engage jamais. La pilule rouge, chez Huysmans se matérialise dès le premier roman, Marthe, histoire d’une fille qui aborde le sujet du couple et de la prostitution. On trouve ainsi cette description du mariage en fin de roman :

Deux individus se réunissaient, à une heure convenue, au son d’un orgue et en présence d’invités impatients d’aller se repaître de mets qui ne leur coûteraient rien, puis, au bout d’un nombre de mois déterminés, sauf accident, ils donnaient le jour à d’affreux bambins qui piaillaient, pendant des nuits entières sous le prétexte qu’ils souffraient des dents, et alors, dans le grésillement des pipes, nous décrétions que jamais un artiste ne devait s’enjuponner sérieusement.

Marthe, histoire d’une fille

La pilule rouge chez Huysmans va culminer avec l’écriture de son troisième roman, En ménage. Une oeuvre qui décrit la médiocrité du couple et du mariage avec une grande brutalité et qui a souvent été présentée comme une critique désespérante ou un “chant du nihilisme”.

Et puis… et puis… il s’était marié. Il fréquentait déjà peu le monde. Ce mariage l’avait forcé à rompre toutes relations avec les gens qui auraient pu lui donner un coup d’épaule et lui venir en aide.

En ménage

Avec l’âge, la thématique du rapport homme femme perd de son importance dans l’oeuvre de Huysmans, au profit de la thématique religieuse mais apparaît toujours ici ou là.

Il fallait que le mari hissât les valises sur le filet et la femme disait : “As-tu le petit sac ? Tu es sûr de ne rien avoir oublié ? Fais donc attention ! Tu vas froisser mon chapeau. Mon Dieu ! que les hommes sont maladroits !” (…) N’être pas marié et ne point partir, quelle allégresse, Seigneur !

Les habitués de café

Edgar Degas (1834-1917)

Peintre impressionniste, mais aussi sculpteur, photographe et même poète à ses heures perdues, on ne présente plus Degas au public francophone. Surtout connu pour ses célèbres danseuses et ses nus féminins (par exemple le tub), il a eu un rôle éminent dans le monde de l’Art de son époque. Perdant progressivement la vue, il délaisse à partir des années 1880 la peinture au profit du pastel et des sculptures.

Le touche-à-tout qui a bouleversé les codes artistiques de son temps…

Le parcours artistique de Degas est complet : il débute avec l’étude des maîtres de la Renaissance et de l’antiquité, passe par une affirmation d’une nouvelle perspective naturiste dans la représentation visuelle qui tranche avec le romantisme du début du siècle.

Degas propose à ses spectateurs une observation clinique de ses sujets, construite à force de patience.

M. Degas qui, dans d’admirables tableaux de danseuses, avait déjà si implacablement rendu la déchéance de la mercenaire abêtie par de mécaniques ébats et de monotones sauts, apportait, cette fois, avec ses études de nus, une attentive cruauté, une patiente haine.

Certains, Joris-Karl Huysmans

Le travail de Degas évolue dans sa forme et dans les techniques utilisées. Jusqu’à la fin de sa vie, Degas était à la pointe des techniques artistiques de son temps (photographie, sculpture mélangeant cire, fil de fer, tissus…).

Le MGTOW derrière le peintre

Degas est réputé dans le milieu artistique pour sa vie de dandy misanthrope et plutôt misogyne. Sa représentation du nu féminin fait scandale pour l’époque.

Jusqu’à présent, le nu avait toujours été représenté dans des poses qui supposent un public. Mais mes femmes sont des gens simples… Je les montre sans coquetterie, à l’état de bêtes qui se nettoient.

Edgar Degas

Ses relations avec ses modèles sont houleuses, et s’il a compté quelques liaisons avec des danseuses, il maintient bonne distance avec les demi-mondaines pour éviter la syphilis. Une distance que Van Gogh estime indispensable à la peinture.

S’il avait baisé ces femmes, il aurait été bien incapable de les observer aussi cliniquement et des les peindre aussi bien qu’il l’a fait.

Van Gogh

Degas fréquentera un temps les maisons closes qui inspirent ses peintures. La proximité entre le milieu artistique de la danse et la prostitution au XIXème siècle fait d’ailleurs l’objet d’une salle de l’exposition du Musée d’Orsay. Salle un peu trop pilule bleue dans ses explications, d’ailleurs puisque le visiteur se voit sommé d’accroire que Degas ne dénonce pas l’hypergamie et l’ambiguïté des danseuses, mais les privilèges des clients.

En bon MGTOW, Degas ne se mariera jamais, et s’en explique par la liberté nécessaire à l’artiste pour atteindre la perfection de son art.

J’aurais eu trop peur d’entendre ma femme me dire : “c’est joli ce que tu as fait là”.

Edgar Degas, à propos du mariage

Un mot sur les expositions du Musée d’Orsay

On a aimé

-On découvre des travaux de Degas méconnus du grand public : des photographies, des sculptures, des éventails, des pastels…

-Des oeuvres de qualité. Mention spéciale aux pastels des deux dernières salles de l’exposition Degas.

-Une exposition Huysmans très calme. Les critiques d’art de l’auteur, quasi-inconnu des étrangers, ne font pas salle comble et l’expérience n’en est que plus agréable pour ceux qui voudront prendre leur temps et déchiffrer ses brouillons.

-Les commentaires virulents et très drôles de Huysmans sur les “léchotteries” de son temps.

-Les expositions Degas et Huysmans sont complémentaires et renvoient l’une à l’autre.

On a moins aimé

-Une exposition Degas bondée, on joue des coudes pour voir les oeuvres.

-Malgré la diversité des oeuvres et des tentatives d’élargissement du sujet, l’exposition enferme un peu trop Degas dans le rôle du “peintre épris de ses danseuses”.

-L’exposition Huysmans est trop brève, surtout sur la section abordant sa conversion et sa vie monacale.

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