Les jeunes hommes sud-coréens luttent contre le féminisme

L’article original a été écrit par Jake Kwon pour CNN et traduit par nos soins.
L’article est publié dans un média « mainstream » qui n’est pas exempt de biais. Nous ne partageons à l’évidence pas toutes les prémisses ou les conclusions des journalistes, mais l’article a le mérite de faire la lumière sur l’opposition au féminisme en Corée. Nous laissons donc à nos lecteurs le soin de se faire une opinion…

Au même coin de rue, à Séoul, où 10 000 femmes sud coréennes se sont rassemblées en octobre dernier pour exiger la fin des caméras espionnes et des violences sexuelles, le leader d’un nouveau groupe d’activistes s’adressait à un petit groupe de jeunes hommes en colère.

«  Nous sommes un groupe pour la justice juridique, contre la haine, et pour une vraie égalité des genres » criait Moon Sung-ho dans un micro devant une foule de quelques dizaines d’hommes brandissant des pancartes.

Alors que les questions féministes prennent de plus en plus d’importance dans la société sud-coréenne profondément patriarcale (sic), il y a un mécontentement croissant chez les jeunes hommes qui se sentent délaissés. Moon, qui dirige Dang Dang We, une association qui se bat pour “la justice pour les hommes” est l’un d’entre eux.

« Le féminisme n’est plus une question d’égalité entre sexes. C’est une discrimination de genre et son attitude est violente et haineuse »

Moon Sung-ho, dirigeant de Dang Dang We

Il a lancé cette association l’année dernière après qu’un entrepreneur ait été condamné à six mois de prison pour avoir touché les fesses d’une femme dans un restaurant de soupe coréen. L’affaire a choqué parce que l’entrepreneur a été condamné sur la base des seules déclarations de la victime.

Tandis que certains en veulent au juge, Moon, 29 ans, a trouvé un autre coupable : le féminisme. Au début du mois de septembre, Moon et son association tenaient un débat à l’Assemblée Nationale (la plus haute structure législative de Corée) pour pointer du doigt ce qu’ils perçoivent comme les préjudices du mouvement féministe.

« Je ne soutiens pas le mouvement #MeToo »

L’émergence de voix et d’idées féministes populaire fait suite au meurtre brutal d’une jeune femme près d’une station de métro dans un quartier branché de Séoul, Gangnam, en 2016. Le coupable avait délibérément ciblé une victime féminine.

Le meurtre de cette femme a déclenché un examen des attitudes et des traitements à l’égard des femmes dans le pays, qui s’est ensuite élargi pour inclure des campagnes contre le harcèlement sexuel, comme le mouvement #MeToo et les protestations contre les caméras d’espionnages utilisées par les voyeurs, transformées en mouvement #mylifeisnotyourporn.

Pour beaucoup, la discussion était attendue depuis longtemps pour un pays comme la Corée du Sud qui est très favorable aux hommes (sic) et qui se place loin derrière la moyenne mondiale selon le rapport global des inégalités Hommes/Femmes 2018, avec de grandes disparités en terme d’égalités salariales et de revenus pour les femmes.

Les militants féministes ont obtenu le soutien du gouvernement sud-coréen et du président Moon Jae-In, qui s’est engagé à  « devenir le premier président féministe » avant son élection en 2017.

Depuis, le pays a connu plusieurs affaires très médiatisées concernant des abus sexuels impliquant des politiciens, des stars de K-pop et des hommes ordinaires. À chaque victoire devant la justice, l’inquiétude chez les hommes, et surtout chez les jeunes hommes, s’accroit.

« Je ne soutiens pas le mouvement #MeToo », dit Park, un étudiant en commerce d’une vingtaine d’année qui s’oppose ardemment à l’idée, qu’aujourd’hui, les jeunes femmes seraient désavantagées dans la société. « Je suis d’accord pour les femmes dans la quarantaine ou cinquantaine (qui ont fait des sacrifices), mais je ne crois pas que les femmes dans la vingtaine et la trentaine soient victimes de discrimination. »

South Korean demonstrators hold banners during a rally to mark International Women's Day as part of the country's #MeToo movement in Seoul on March 8, 2018.
Des manifestantes sud coréennes qui tiennent des pancartes lors d’un rassemblement pour marquer la journée internationale de la femme et l’impact du mouvement #MeToo, à Séoul le 8 Mars 2018.

Park n’est pas sa vraie identité. Il souhaite rester anonyme parce qu’il craint des répercussions pour ses opinions. Tout comme pour Kim, un autre étudiant d’une vingtaine d’année sur le point d’obtenir son diplôme universitaire. Kim dit qu’il s’assoit à l’écart des femmes dans les bars pour éviter d’être accusé à tort d’harcèlement sexuel. Il a par le passé soutenu le féminisme, mais pense maintenant qu’il s’agit d’un mouvement de suprématie des femmes qui vise à rabaisser les hommes. 

« Quand une femme porte une tenue ostentatoire, il s’agit de violence sexiste et d’objectivisation sexuelle. Mais la même critique ne sera pas faite quand il s’agira d’une photo d’homme. Les féministes ont deux poids, deux mesures » a-t-il dit

Park et Kim disent que les hommes comme eux sont en train d’être punis pour les crimes de la génération précédente. « Le patriarcat et la discrimination basée sur le sexe sont des problèmes de l’ancienne génération, mais ce sont les hommes dans leur vingtaine qui en paient les frais » dit Kim.

Park et Kim ne sont pas les seuls. Un sondage effectué par Realmeter l’année dernière sur plus de 1000 adultes a mis en évidence que 76% des hommes dans la vingtaine et 66% des hommes trentenaires s’opposent au féminisme, tandis que près de 60% des sondés dans leur vingtaine pensent que la questions de l’égalité H/F est la source la plus importante de conflit dans le pays.

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Ce qui met en colère Park et Kim, c’est majoritairement la politique nationale de conscription obligatoire, qui oblige les hommes de leur âge à servir dans l’armée. Dans le même temps, ils pensent que les femmes bénéficient d’un coup de pouce grâce aux nouveaux programmes gouvernementaux qui les aident à entrer dans des industries traditionnellement dominées par des hommes.

La fin de « l’ancienne masculinité »  

Pendant 62ans, les hommes coréens ont été contraints de s’engager dans l’armée. La tradition, qui a commencé avec la Guerre de Corée, nécessitait que tous les hommes valides entre 18 et 35 ans servent 21 à 24 mois dans l’armée. Mais, à la différence de leurs pères, les jeunes d’aujourd’hui ne croient plus à ce devoir masculin.

Le gouvernement de Moon essaye d’augmenter le nombre de femme dans l’armée, où elles représentent actuellement 5.5% des troupes déployées, selon les derniers chiffres. Mais à l’heure actuelle, les femmes sont toujours exemptées du service militaire.

Park – qui a été blessé pendant son service à l’armée – dit qu’il n’a tiré aucun bénéfice du service militaire. « C’est injuste qu’un seul sexe doive servir dans son début de vingtaine. Nous devrions poursuivre nos rêves à la place. »

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Ce point de vue est corroboré par des enquêtes menées l’an dernier sur des jeunes hommes par Ma Kyung-hee, chercheuse en politique de genre à l’institut coréen de développement des femmes.

L’étude de Ma sur 3000 hommes adultes a trouvé que 76% des hommes dans la vingtaine pensent qu’une conscription uniquement réservée aux hommes est une forme de discrimination basée sur le genre, et presque 65% d’entre eux croient que les femmes devraient aussi être enrôlées. Près de 83% croient que le service militaire devrait être évité dans la mesure du possible, et 68% pensent que c’est une perte de temps.

Ils ne sont pas seulement préoccupés à l’idée de perdre deux ans de liberté. Ils craignent aussi de manquer des opportunités. « Si je ne peux pas utiliser ce temps pour m’améliorer, ne serai-je pas à la traîne par rapport aux femmes sur le marché du travail ? » a demandé Kim.

La concurrence pour l’emploi

Dans le marché du travail hyper-compétitif de la Corée du Sud, les emplois bien rémunérés dans les grands conglomérats ne courent pas les rues. 

Au cours des 10 dernières années, le taux de chômage des jeunes est passé de 6.9% à 9.9%. Si vous incluez les jeunes qui travaillent à temps partiel, ainsi que ceux qui ne sont pas en prison, à l’école ou dans l’armée, ce taux grimpe à 21.8%.

Et alors que le pays a connu une poussé de croissance économique des années 70 aux années 90, la jeune génération coréenne évolue dans une conjecture économique morose. Entre temps, le prix des habitations demeure élevé : le prix médian pour un appartement à Séoul est de 612 400€ — tandis que le revenu médian dans la ville est d’un peu plus de 1800€ par mois.

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La compétition sur le marché du travail est intense – et cela s’est aggravé depuis que le gouvernement a mis en place des programmes pour promouvoir les femmes sur le marché du travail. Bien que l’écart national en matière d’éducation soit pratiquement comblé, les femmes gagnent moins que les hommes sur le marché du travail et sont très peu représentées dans le gouvernement.

En novembre 2017, le Ministre de l’Egalité des Sexes a révélé un plan sur cinq ans pour accroitre la représentation des femmes dans les ministères, les entreprises et écoles publiques. Février dernier, il a été proposé d’étendre le plan au secteur privé en encourageant les grands conglomérats à recruter des femmes pour changer la culture masculine des entreprises.

Mais certains hommes disent que ces mesures donnent un avantage injuste aux femmes. « Je crains d’être désavantagé dans la recherche d’emploi, » dit Kim. « Car avant, je pouvais facilement accéder à un poste grâce au mérite,  mais à cause des quotas, (si je n’ai pas le poste) cela serait injuste. »

« Nous avons une génération qui n’a jamais appris le féminisme. Contrairement aux jeunes femmes, les jeunes hommes n’ont pas les outils pour comprendre les difficultés auxquelles ils sont confrontés. »

Ma Kyung-hee chercheuse en politique de genre

Park pointe du doigt les universités féministes comme un autre exemple. En Corée du Sud, il y a plus d’une douzaine d’universités réservées aux femmes et sans équivalent masculin. Certaines de ces écoles offrent des cours dans des professions très convoitées comme le droit ou la pharmacie – et comme le pays a un numerus clausus d’étudiants en droit, plus y a de places qui vont aux femmes, moins il y en a pour les hommes.

Dans son rapport publié l’année dernière, la chercheuse Ma a déclaré que la Corée du Sud se trouvait dans une période de « concurrence infinie ou il est impossible de trouver un emploi stable ». L’ancienne génération d’hommes a grandi à une époque où les femmes travaillaient dans des usines, ainsi, alors que beaucoup voyaient les femmes comme des êtres plus faibles, ils comprenaient que les femmes faisaient des sacrifices pour eux. « Pour les hommes dans leur vingtaine, les femmes sont considérées comme des concurrentes à dépasser. » a déclaré Ma.

Le conflit est exacerbé par internet, où la misogynie occasionnelle est normalisée d’après Ma.

Ma a constaté que les hommes qui se sont renseignés sur le féminisme en ligne étaient plus susceptibles d’être antiféministes que ceux qui avaient obtenu l’information hors ligne. Elle a aussi été surprise lorsqu’elle a découvert que les groupes à revenus et niveau d’éducation élevés étaient tous aussi susceptibles d’avoir des opinions antiféministes que leurs homologues à faibles revenus et à faible niveau d’éducation.

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Et alors que leurs pères voyaient la femme comme un être ayant besoin de protection, Ma a constaté que beaucoup de jeunes hommes croient que ce sont les femmes qui détiennent le pouvoir maintenant. Pour eux, le mouvement #MeToo, le service militaire obligatoire, et les programmes gouvernementaux pour la promotion des femmes sont des signes que la balance penche en défaveur des hommes.

A la recherche d’un représentant politique

Il y a seulement deux ans, les hommes dans leur vingtaine soutenaient massivement le président Moon. Aujourd’hui, moins de 30% des hommes dans leur vingtaine le soutiennent contre 63.5% des femmes, d’après les sondages Realmeter.

Cette tendance, qui pourrait s’expliquer par le penchant pro-féministe du président, a poussé certaines personnes à trouver des politiciens qui reflètent mieux leurs opinions. Mais en cherchant bien, les options sont trop peu nombreuses.

Protesters demand fair trials for men accused of sexual assault at an anti-feminist rally in Seoul, November 2018.
Des manifestants qui demandent des procès équitables pour les hommes accusés d’agressions sexuelles lors d’un rassemblement antiféministe à Séoul en Novembre 2018.

L’un d’entre eux est Lee Jun-seok, un homme de 34 ans membre du parti politique Bareunmiraedang, a publiquement accusé les féministes de s’approprier injustement des privilèges au détriment des hommes. Une série de vidéos Youtube intitulée « une féministe détruite par Lee Jun-seok en débat » a plus de 4 millions de vues et des dizaines de milliers de commentaires, pour la majorité soutenant Lee.

« Alors que le parti démocratique au pouvoir s’oriente vers le droit des femmes, la génération des hommes dans la vingtaine/trentaine se sentent délaissés» dit Lee

En effet, aucun parti ne semble préoccupé par le nombre grandissant d’hommes mécontents. Lee suggère qu’un parti fortement antiféministe pourrait émerger aux élections générales de l’année prochaine, tout comme des partis de droites ont surgi en Europe.

Pour l’instant, les efforts du parti Bareunmiraedang pour attirer les jeunes hommes semblent porter leurs fruits. Selon un sondage Gallup effectué plus tôt cette année, les hommes de 20/30 ans sont les plus grands soutiens du parti Bareunmiraedang.

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Manifestation contre l’utilisation illicite de caméra d’espionnage pour des affaires de voyeurisme.

Malgré le manque de partis ciblant les jeunes hommes, Moon Soung-ho, du groupe Dang Dang We ne se décourage pas. « Les maux sociaux actuels crées pas le féminisme n’ont pas été construit en un jour. Cela demandera du temps et des efforts pour changer les choses. Nous devons le faire progressivement. » a-t-il dit.

La chercheuse Ma, croit que le conflit ne sera pas résolu tant que la Corée du Sud aura la conscription militaire.

Mais Park et Kim se sentent impuissant dans leur combat pour changer la société, qui selon eux, accorde la priorité aux femmes.

« Nous sommes un punching-ball » a dit Kim, quand il décrit la situation des jeunes hommes aujourd’hui. Il cible du doigt la difficulté des jeunes hommes à financer leurs propres maisons, ou payer pour leurs « dates ».

Sur cette même question, Park semblait découragé, car selon lui : « Les jeunes hommes dans la vingtaine ne font pas parti de l’ordre établi. Nous devons suivre ce que les gens dans la quarantaine et cinquantaine disent. »

« Si tout le monde pouvait aisément trouver un emploi et que l’économie était dynamique, alors peut être que nous n’aurions pas besoin de nous battre autant » a déclaré Park.

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